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Alexandre Dumas Le Comte de Monte-Cristo 6 volumes C. Lévy, 1889. SIXIÈME VOLUME |
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XV LE DÉPART. (cont.) Cette maison, toute charmante malgré sa vétusté, toute joyeuse malgré son apparente misère, était bien la même qu’habitait autrefois le père Dantès. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait mis la maison tout entière à la disposition de Mercédès. Ce fut là qu’entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue s’éloigner du navire en partance ; elle en fermait la porte au moment même où il apparaissait à l’angle d’une rue, de sorte qu’il la vit disparaître presque aussitôt qu’il la retrouva. Pour lui, les marches usées étaient d’anciennes connaissances ; il savait mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou à large tête soulevait le loquet intérieur. Aussi entra-t-il sans frapper, sans prévenir, comme un ami, comme un hôte. Au bout d’une allée pavée de briques s’ouvrait, riche de chaleur, de soleil et de lumière, un petit jardin, le même où, à la place indiquée, Mercédès avait trouvé la somme dont la délicatesse du comte avait fait remonter le dépôt à vingt-quatre ans ; du seuil de la porte de la rue on apercevait les premiers arbres de ce jardin. Arrivé sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait à un sanglot : ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de Virginie au feuillage épais et aux longues fleurs de pourpre, il aperçut Mercédès assise, inclinée et pleurant. Elle avait relevé son voile, et seule à la face du ciel, le visage caché par ses deux mains, elle donnait librement l’essor à ses soupirs et à ses sanglots, si longtemps contenus par la présence de son fils. Monte-Cristo fit quelques pas en avant ; le sable cria sous ses pieds. Mercédès releva la tête et poussa un cri d’effroi en voyant un homme devant elle. — Madame, dit le comte, il n’est plus en mon pouvoir de vous apporter le bonheur, mais je vous offre la consolation : daignerez-vous l’accepter comme vous venant d’un ami ? — Je suis, en effet, bien malheureuse, répondit Mercédès ; seule au monde… Je n’avais que mon fils, et il m’a quittée. — Il a bien fait, madame, répliqua le comte, et c’est un noble cœur. Il a compris que tout homme doit un tribut à la patrie : les uns leurs talents, les autres leur industrie ; ceux-ci leurs veilles, ceux-là leur sang. En restant avec vous ; il eût usé près de vous sa vie devenue inutile, il n’aurait pu s’accoutumer à vos douleurs. Il serait devenu haineux par impuissance : il deviendra grand et fort en luttant contre son adversité qu’il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre avenir à vous deux, madame ; j’ose vous promettre qu’il est en de sûres mains. — Oh ! dit la pauvre femme en secouant tristement la tête, cette fortune dont vous parlez, et que du fond de mon âme je prie Dieu de lui accorder, je n’en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brisées en moi et autour de moi, que je me sens près de ma tombe. Vous avez bien fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l’endroit où j’ai été si heureuse : c’est là où l’on a été heureux que l’on doit mourir. — Hélas ! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amères et brûlantes sur mon cœur, d’autant plus amères et plus brûlantes que vous avez raison de me haïr ; c’est moi qui ai causé tous vos maux : que ne me plaignez-vous au lieu de m’accuser ? vous me rendriez bien plus malheureux encore… — Vous haïr, vous accuser, vous, Edmond… Haïr, accuser l’homme qui a sauvé la vie de mon fils, car c’était votre intention fatale et sanglante, n’est-ce pas, de tuer à monsieur de Morcerf ce fils dont il était fier ? Oh ! regardez-moi, et vous verrez s’il y a en moi l’apparence d’un reproche. Le comte souleva son regard et l’arrêta sur Mercédès qui, à moitié debout, étendait ses deux mains vers lui. — Oh ! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde mélancolie ; on peut supporter l’éclat de mes yeux aujourd’hui, ce n’est plus le temps où je venais sourire à Edmond Dantès, qui m’attendait là-haut, à la fenêtre de cette mansarde qu’habitait son vieux père… Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont écoulés, qui ont creusé comme un abîme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous haïr, mon ami ! non, c’est moi que j’accuse et que je hais ! Oh ! misérable que je suis ! s’écria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux au ciel. Ai-je été punie ! … J’avais la religion, l’innocence, l’amour, ces trois bonheurs qui font les anges, et, misérable que je suis, j’ai douté de Dieu ! Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main. — Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me touchez pas. Vous m’avez épargnée, et cependant de tous ceux que vous avez frappés, j’étais la plus coupable. Tous les autres ont agi par haine, par cupidité, par égoïsme ; moi, j’ai agi par lâcheté. Eux désiraient, moi, j’ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond, vous méditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas : gardez-la pour une autre, je n’en suis plus digne, moi. Voyez… (elle découvrit tout à fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux gris ; mes yeux ont tant versé de larmes qu’ils sont cerclés de veines violettes ; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous êtes toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C’est que vous avez eu la foi, vous ; c’est que vous avez eu la force ; c’est que vous vous êtes reposé en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j’ai été lâche, moi, j’ai renié ; Dieu m’a abandonnée, et me voilà. Mercédès fondit en larmes ; le cœur de la femme se brisait au choc des souvenirs. Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement ; mais elle sentit elle-même que ce baiser était sans ardeur, comme celui que le comte eût déposé sur la main de marbre de la statue d’une sainte. — Il y a, continua-t-elle, des existences prédestinées dont une première faute brise tout l’avenir. Je vous croyais mort, j’eusse dû mourir ; car à quoi a-t-il servi que j’aie porté éternellement votre deuil dans mon cœur ? À faire d’une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante, voilà tout. À quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant reconnu, j’aie seulement sauvé mon fils ? Ne devais-je pas aussi sauver l’homme, si coupable qu’il fût, que j’avais accepté pour époux ? Cependant je l’ai laissé mourir ; que dis-je mon Dieu ! j’ai contribué à sa mort par ma lâche insensibilité, par mon mépris, ne me rappelant pas, ne voulant pas me rappeler que c’était pour moi qu’il s’était fait parjure et traître ! À quoi sert enfin que j’aie accompagné mon fils jusqu’ici, puisque ici je l’abandonne, puisque je le laisse partir seul, puisque je le livre à cette terre dévorante d’Afrique ? Oh ! j’ai été lâche, vous dis-je ; j’ai renié mon amour, et, comme les renégats, je porte malheur à tout ce qui m’environne ! — Non, Mercédès, dit Monte-Cristo, non ; reprenez meilleure opinion de vous-même. Non ; vous êtes une noble et sainte femme, et vous m’aviez désarmé par votre douleur ; mais, derrière moi, invisible, inconnu, irrité, il y avait Dieu, dont je n’étais que le mandataire et qui n’a pas voulu retenir la foudre que j’avais lancée. Oh ! j’adjure ce Dieu, aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j’atteste ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie celui des projets qui y étaient enchaînés. Mais, je le dis avec orgueil, Mercédès, Dieu avait besoin de moi, et j’ai vécu. Examinez le passé, examinez le présent, tâchez de deviner l’avenir, et voyez si je ne suis pas l’instrument du Seigneur ; les plus affreux malheurs, les plus cruelles souffrances, l’abandon de tous ceux qui m’aimaient, la persécution de ceux qui ne me connaissaient pas, voilà la première partie de ma vie ; puis, tout à coup, après la captivité, la solitude, la misère, l’air, la liberté, une fortune si éclatante, si prestigieuse, si démesurée, que, à moins d’être aveugle, j’ai dû penser que Dieu me l’envoyait dans de grands desseins. Dès lors, cette fortune m’a semblé être un sacerdoce ; dès lors, plus une pensée en moi pour cette vie dont vous, pauvre femme, vous avez parfois savouré la douceur ; pas une heure de calme, pas une : je me sentais poussé comme le nuage de feu passant dans le ciel pour aller brûler les villes maudites. Comme ces aventureux capitaines qui s’embarquent pour un dangereux voyage, qui méditent une périlleuse expédition, je préparais les vivres, je chargeais les armes, j’amassais les moyens d’attaque et de défense, habituant mon corps aux exercices les plus violents, mon âme aux chocs les plus rudes, instruisant mon bras à tuer, mes yeux à voir souffrir, ma bouche à sourire aux aspects les plus terribles ; de bon, de confiant, d’oublieux que j’étais, je me suis fait vindicatif, dissimulé, méchant, ou plutôt impassible comme la sourde et aveugle fatalité. Alors, je me suis lancé dans la voie qui m’était ouverte, j’ai franchi l’espace, j’ai touché au but : malheur à ceux que j’ai rencontrés sur mon chemin ! — Assez ! dit Mercédès, assez, Edmond ! croyez que celle qui a pu seule vous reconnaître a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui a su vous reconnaître, celle qui a pu vous comprendre, celle-là, l’eussiez-vous rencontrée sur votre route et l’eussiez-vous brisée comme verre, celle-là a dû vous admirer, Edmond ! Comme il y a un abîme entre moi et le passé, il y a un abîme entre vous et les autres hommes, et ma plus douloureuse torture, je vous le dis, c’est de comparer ; car il n’y a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant, dites-moi adieu, Edmond, et séparons-nous. — Avant que je vous quitte, que désirez-vous, Mercédès ? demanda Monte-Cristo. — Je ne désire qu’une chose, Edmond, que mon fils soit heureux. — Priez le Seigneur, qui seul tient l’existence des hommes entre ses mains, d’écarter la mort de lui, moi, je me charge du reste. — Merci, Edmond. — Mais vous, Mercédès ? — Moi, je n’ai besoin de rien, je vis entre deux tombes : l’une est celle d’Edmond Dantès, mort il y a si longtemps ; je l’aimais ! Ce mot ne sied plus à ma lèvre flétrie, mais mon cœur se souvient encore, et pour rien au monde je ne voudrais perdre cette mémoire du cœur. L’autre est celle d’un homme qu’Edmond Dantès a tué ; j’approuve le meurtre, mais je dois prier pour le mort. — Votre fils sera heureux, madame, répéta le comte. — Alors je serai aussi heureuse que je puis l’être. — Mais… enfin… que ferez-vous ? Mercédès sourit tristement. — Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercédès d’autrefois, c’est-à-dire en travaillant, vous ne le croiriez pas ; je ne sais plus que prier, mais je n’ai point besoin de travailler ; le petit trésor enfoui par vous s’est retrouvé à la place que vous avez indiquée ; on cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment je vis, qu’importe ! C’est une affaire entre Dieu, vous et moi. — Mercédès, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous avez exagéré le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amassée par monsieur de Morcerf, et dont la moitié revenait de droit à votre économie et à votre vigilance. — Je vois ce que vous m’allez proposer ; mais je ne puis accepter, Edmond, mon fils me le défendrait. — Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n’ait l’approbation de monsieur Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m’y soumettrai. Mais, s’il accepte ce que je veux faire, l’imiterez-vous sans répugnance ? — Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une créature pensante ; de détermination, je n’en ai pas, sinon celle de ne me déterminer jamais. Dieu m’a tellement secouée dans ses orages que j’en ai perdu la volonté. Je suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l’aigle. Il ne veut pas que je meure puisque je vis. S’il m’envoie des secours, c’est qu’il le voudra et je les prendrai. — Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n’est pas ainsi qu’on adore Dieu ! Dieu veut qu’on le comprenne et qu’on discute sa puissance : c’est pour cela qu’il nous a donné le libre arbitre. — Malheureux ! s’écria Mercédès, ne me parlez pas ainsi ; si je croyais que Dieu m’eût donné le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me sauver du désespoir ! Monte-Cristo pâlit légèrement et baissa la tête, écrasé par cette véhémence de la douleur. — Ne voulez-vous pas me dire au revoir ? fit-il en lui tendant la main. — Au contraire, je vous dis au revoir, répliqua Mercédès en lui montrant le ciel avec solennité ; c’est vous prouver que j’espère encore. Et, après avoir touché la main du comte de sa main frissonnante, Mercédès s’élança dans l’escalier et disparut aux yeux du comte. Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du port. Mais Mercédès ne le vit point s’éloigner, quoiqu’elle fût à la fenêtre de la petite chambre du père de Dantès. Ses yeux cherchaient au loin le bâtiment qui emportait son fils vers la vaste mer. Il est vrai que sa voix, comme malgré elle, murmurait tout bas : — Edmond, Edmond, Edmond ! |
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Alexandre Dumas Le Comte de Monte-Cristo Tome 6 |