Ïðèîáðåñòè Êóðñ Çíàòîê

Alexandre Dumas
Le Comte de Monte-Cristo
6 volumes
C. Lévy, 1889.

SIXIÈME VOLUME
XV
LE DÉPART.

Les événements qui venaient de se passer préoccupaient tout Paris. Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay ; ils rapprochaient ces trois catastrophes aussi soudaines qu’inattendues de Morcerf, de Danglars et de Villefort.

Maximilien, qui était venu leur faire une visite, les écoutait ou plutôt assistait à leur conversation, plongé dans son insensibilité habituelle.

— En vérité, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel, que tous ces gens riches, si heureux hier, avaient oublié, dans le calcul sur lequel ils avaient établi leur fortune, leur bonheur et leur considération, la part du mauvais génie, et que celui-ci, comme les méchantes fées des contes de Perrault qu’on a négligé d’inviter à quelque noce ou à quelque baptême, est apparu tout à coup pour se venger de ce fatal oubli ?

— Que de désastres ! disait Emmanuel, pensant à Morcerf et à Danglars.

— Que de souffrances ! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frère.

— Si c’est Dieu qui les a frappés, disait Emmanuel, c’est que Dieu, qui est la suprême bonté, n’a rien trouvé dans le passé de ces gens-là qui méritât l’atténuation de la peine ; c’est que ces gens-là étaient maudits.

— N’es-tu pas bien téméraire dans ton jugement, Emmanuel ? dit Julie. Quand mon père, le pistolet à la main, était prêt à se brûler la cervelle, si quelqu’un eût dit comme tu le dis à cette heure : Cet homme a mérité sa peine, ce quelqu’un-là ne se serait-il point trompé ?

— Oui, mais Dieu n’a pas permis que notre père succombât, comme il n’a pas permis qu’Abraham sacrifiât son fils. Au patriarche, comme à nous, il a envoyé un ange qui a coupé à moitié chemin les ailes de la Mort.

Il achevait à peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche retentit.

C’était le signal donné par le concierge qu’une visite arrivait.

Presque au même instant la porte du salon s’ouvrit, et le comte de Monte-Cristo parut sur le seuil.

Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens.

— Maximilien, dit le comte sans paraître remarquer les différentes impressions que sa présence produisait sur ses hôtes, je viens vous chercher.

— Me chercher ? dit Morrel comme sortant d’un rêve.

— Oui, dit Monte-Cristo ; n’est-il pas convenu que je vous emmène, et ne vous ai-je pas prévenu de vous tenir prêt ?

— Me voici, dit Maximilien ; j’étais venu leur dire adieu.

— Et où allez-vous, monsieur le comte ? demanda Julie.

— À Marseille d’abord, madame.

— À Marseille ? répétèrent ensemble les deux jeunes gens.

— Oui, et je vous prends votre frère.

— Hélas ! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous le guéri !

Morrel se détourna pour cacher sa rougeur.

— Vous vous êtes donc aperçue qu’il était souffrant ? dit le comte.

— Oui, répondit la jeune femme, et j’ai peur qu’il ne s’ennuie avec nous.

— Je le distrairai, reprit le comte.

— Je suis prêt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis : adieu, Emmanuel, adieu, Julie !

— Comment ! adieu ? s’écria Julie ; vous partez ainsi tout de suite, sans préparations, sans passeports ?

— Ce sont les délais qui doublent le chagrin des séparations, dit Monte-Cristo, et Maximilien, j’en suis sûr, a dû se précautionner de toutes choses : je le lui avais recommandé.

— J’ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa tranquillité monotone.

— Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnaît là l’exactitude d’un bon soldat.

— Et vous nous quittez comme cela, dit Julie, à l’instant ? vous ne nous donnez pas un jour, pas une heure ?

— Ma voiture est à la porte, madame ; il faut que je sois à Rome dans cinq jours.

— Mais Maximilien ne va pas à Rome ? dit Emmanuel.

— Je vais où il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste sourire ; je lui appartiens pour un mois encore.

— Oh ! mon Dieu ! comme il dit cela, monsieur le comte !

— Maximilien m’accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilité, tranquillisez-vous donc sur votre frère.

— Adieu, ma sœur ! répéta Morrel ; adieu, Emmanuel.

— Il me navre le cœur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh ! Maximilien, Maximilien, tu nous caches quelque chose.

— Bah ! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.

Maximilien lança à Monte-Cristo un regard presque dédaigneux, presque irrité.

— Partons ! dit le comte.

— Avant que vous ne partiez, monsieur le comte, dit Julie, me permettez-vous de vous dire tout ce que l’autre jour…

— Madame, répliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que votre cœur a pensé, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs de roman, j’eusse dû partir sans vous revoir ; mais cette vertu était au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux, parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait du bien. Maintenant je pars, et je pousse l’égoïsme jusqu’à vous dire : Ne m’oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais.

— Ne plus vous revoir ! s’écria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes roulaient sur les joues de Julie ; ne plus vous revoir ! mais ce n’est donc pas un homme, c’est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va donc remonter au ciel après être apparu sur la terre pour y faire le bien !

— Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela, mes amis ; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s’arrêtent où ils veulent s’arrêter ; le hasard n’est pas plus fort qu’eux, et ce sont eux, au contraire, qui maîtrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel, et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilèges.

Et serrant sur ses lèvres la main de Julie, qui se précipita dans ses bras, il tendit l’autre main à Emmanuel ; puis, s’arrachant de cette maison, doux nid dont le bonheur était l’hôte, il attira derrière lui d’un signe Maximilien, passif, insensible et consterné comme il l’était depuis la mort de Valentine.

— Rendez la joie à mon frère ! dit Julie à l’oreille de Monte-Cristo.

Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serrée onze ans auparavant sur l’escalier qui conduisait au cabinet de Morrel.

— Vous fiez-vous toujours à Simbad le marin ? lui demanda-t-il en souriant.

— Oh ! oui.

— Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du Seigneur.

Comme nous l’avons dit, la chaise de poste attendait ; quatre chevaux vigoureux hérissaient leurs crins et frappaient le pavé avec impatience.

Au bas du perron, Ali attendait, le visage luisant de sueur ; il paraissait arriver d’une longue course.

— Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu été chez le vieillard ?

Ali fit signe que oui.

— Et tu lui as déployé la lettre sous les yeux, ainsi que je te l’avais ordonné ?

— Oui, fit encore respectueusement l’esclave.

— Et qu’a-t-il dit, ou plutôt qu’a-t-il fait ?

Ali se plaça sous la lumière, de façon que son maître pût le voir, et, imitant avec son intelligence si dévouée la physionomie du vieillard, il ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu’il voulait dire : Oui.

— Bien, il accepte, dit Monte-Cristo ; partons !

Il avait à peine laissé échapper ce mot, que déjà la voiture roulait et que les chevaux faisaient jaillir du pavé une poussière d’étincelles. Maximilien s’accommoda dans son coin sans dire un seul mot.

Une demi-heure s’écoula ; la calèche s’arrêta tout à coup ; le comte venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d’Ali.

Le Nubien descendit et ouvrit la portière.

La nuit étincelait d’étoiles. On était au haut de la montée de Villejuif, sur le plateau d’où Paris, comme une sombre mer, agite ses millions de lumières qui paraissent des flots phosphorescents ; flots en effet, flots plus bruyants, plus passionnés, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l’Océan irrité, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste mer, flots qui se heurtent toujours, écument toujours, engloutissent toujours !…

Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit quelques pas en avant.

Alors il considéra longtemps, les bras croisés, cette fournaise où viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces idées qui s’élancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis, lorsqu’il eut bien arrêté son regard puissant sur cette Babylone qui fait rêver les poètes religieux comme les railleurs matérialistes :

— Grande ville ! murmura-t-il en inclinant la tête et en joignant les mains comme s’il eût prié, voilà moins de six mois que j’ai franchi tes portes. Je crois que l’esprit de Dieu m’y avait conduit, il m’en ramène triomphant ; le secret de ma présence dans tes murs, je l’ai confié à ce Dieu qui seul a pu lire dans mon cœur ; seul il connaît que je me retire sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets ; seul il sait que je n’ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance qu’il m’avait confiée. Ô grande ville ! c’est dans ton sein palpitant que j’ai trouvé ce que je cherchais ; mineur patient, j’ai remué tes entrailles pour en faire sortir le mal ; maintenant, mon œuvre est accomplie, ma mission est terminée ; maintenant tu ne peux plus m’offrir ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris ! adieu !

Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d’un génie nocturne ; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientôt de l’autre côté de la montée dans un tourbillon de poussière et de bruit.

Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rêvait, Monte-Cristo le regardait rêver.

— Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m’avoir suivi ?

— Non, monsieur le comte ; mais quitter Paris…

— Si j’avais cru que le bonheur vous attendît à Paris, Morrel, je vous y eusse laissé.

— C’est à Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c’est la perdre une seconde fois.

— Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre cœur, et c’est Dieu qui l’a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagnés. Moi, j’ai deux amis qui m’accompagnent toujours ainsi : l’un est celui qui m’a donné la vie, l’autre est celui qui m’a donné l’intelligence. Leur esprit à tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j’ai fait quelque bien, c’est à leurs conseils que je le dois. Consultez la voix de votre cœur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de me faire ce méchant visage.

— Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon cœur est bien triste et ne me promet que des malheurs.

— C’est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses à travers un crêpe ; c’est l’âme qui se fait à elle-même ses horizons : votre âme est sombre, c’est elle qui vous fait un ciel orageux.

— Cela est peut-être vrai, dit Maximilien.

Et il retomba dans sa rêverie.

Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidité qui était une des puissances du comte : les villes passaient comme des ombres sur leur route ; les arbres, secoués par les premiers vents de l’automne, semblaient venir au-devant d’eux comme des géants échevelés, et s’enfuyaient rapidement dès qu’ils les avaient rejoints. Le lendemain, dans la matinée, ils arrivèrent à Châlons, où les attendait le bateau à vapeur du comte ; sans perdre un instant, la voiture fut transportée à bord ; les deux voyageurs étaient déjà embarqués.

Le bateau était taillé pour la course, on eût dit une pirogue indienne ; ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l’eau comme un oiseau voyageur ; Morrel lui même éprouvait cette espèce d’enivrement de la vitesse ; et, parfois le vent qui faisait flotter ses cheveux semblait prêt pour un moment à écarter les nuages de son front.

Quant au comte, à mesure qu’il s’éloignait de Paris, une sérénité presque surhumaine semblait l’envelopper comme une auréole. On eût dit d’un exilé qui regagne sa patrie.

Bientôt Marseille, blanche, tiède, vivante ; Marseille, la sœur cadette de Tyr et de Carthage, et qui leur a succédé à l’empire de la Méditerranée ; Marseille, toujours plus jeune à mesure qu’elle vieillit, apparut à leurs yeux. C’était pour tous deux des aspects féconds en souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet hôtel de ville de Puget, ce port aux quais de briques où tous deux avaient joué enfants.

Aussi, d’un commun accord, s’arrêtèrent-ils tous deux sur la Cannebière.

Un navire partait pour Alger ; les colis, les passagers entassés sur le pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et pleuraient, spectacle toujours émouvant, même pour ceux qui assistent tous les jours à ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien d’une idée qui l’avait saisi du moment où il avait posé le pied sur les larges dalles du quai.

— Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l’endroit où s’arrêta mon père quand le Pharaon entra dans le port ; ici le brave homme que vous sauviez de la mort et du déshonneur se jeta dans mes bras ; je sens encore l’impression de ses larmes sur mon visage, et il ne pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant.

Monte-Cristo sourit.

— J’étais là, dit-il en montrant à Morrel l’angle d’une rue.

Comme il disait cela, et dans la direction qu’indiquait le comte, on entendit un gémissement douloureux, et l’on vit une femme qui faisait signe à un passager du navire en partance. Cette femme était voilée ; Monte-Cristo la suivit des yeux avec une émotion que Morrel eût facilement remarquée, si, tout au contraire du comte, ses yeux à lui n’eussent été fixés sur le bâtiment.

— Oh ! mon Dieu ! s’écria Morrel, je ne me trompe pas ! ce jeune homme qui salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c’est Albert de Morcerf !

— Oui, dit Monte-Cristo, je l’avais reconnu.

— Comment cela ? vous regardiez du côté opposé.

Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas répondre.

Et ses yeux se reportèrent sur la femme voilée, qui disparut au coin de la rue.

Alors il se retourna.

— Cher ami, dit-il à Maximilien, n’avez-vous point quelque chose à faire dans ce pays ?

— J’ai à pleurer sur la tombe de mon père, répondit sourdement Morrel.

— C’est bien, allez et attendez-moi là-bas ; je vous y rejoindrai.

— Vous me quittez ?

— Oui… moi aussi, j’ai une pieuse visite à faire.

Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte ; puis, avec un mouvement de tête dont il serait impossible d’exprimer la mélancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l’est de la ville.

Monte-Cristo laissa s’éloigner Maximilien, demeurant au même endroit jusqu’à ce qu’il eût disparu, puis alors il s’achemina vers les Allées de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de cette histoire ont dû rendre familière à nos lecteurs.

Cette maison s’élevait encore à l’ombre de la grande allée de tilleuls qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapissée de vastes rideaux de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l’ardent soleil du Midi, leurs bras noircis et déchiquetés par l’âge. Deux marches de pierre, usées par le frottement des pieds, conduisaient à la porte d’entrée, porte faite de trois planches qui jamais, malgré leurs réparations annuelles, n’avaient connu le mastic et la peinture, attendant patiemment que l’humidité revînt pour les approcher.

(cont.)
 
Alexandre Dumas
Le Comte de Monte-Cristo Tome 6