Ïðèîáðåñòè Êóðñ Çíàòîê

083
Guy de Maupassant
Bel-Ami
1885
V (cont.)

Et il s’assit lui-même sur un fauteuil. Alors elle attira par terre un petit tabouret, et s’accroupit dessus, entre les jambes du jeune homme. Elle reprit, d’une voix câline :

— Comme je pense toujours à toi, je fais attention maintenant à tout ce qu’on chuchote autour de moi.

Et elle se mit, doucement, à lui expliquer comment elle avait deviné depuis quelque temps qu’on préparait quelque chose à son insu, qu’on se servait de lui en redoutant son concours.

Elle disait :

— Tu sais, quand on aime, on devient rusée.

Enfin, la veille, elle avait compris. C’était une grosse affaire, une très grosse affaire préparée dans l’ombre. Elle souriait maintenant, heureuse de son adresse ; elle s’exaltait, parlant en femme de financier, habituée à voir machiner les coups de bourse, les évolutions des valeurs, les accès de hausse et de baisse ruinant en deux heures de spéculation des milliers de petits bourgeois, de petits rentiers, qui ont placé leurs économies sur des fonds garantis par des noms d’hommes honorés, respectés, hommes politiques ou hommes de banque.

Elle répétait :

— Oh ! c’est très fort ce qu’ils ont fait. Très fort. C’est Walter qui a tout mené d’ailleurs, et il s’y entend. Vraiment, c’est de premier ordre.

Il s’impatientait de ces préparations.

— Voyons, dis vite.

— Eh bien ! voilà. L’expédition de Tanger était décidée entre eux dès le jour où Laroche a pris les affaires étrangères ; et, peu à peu, ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc qui était tombé à soixante-quatre ou cinq francs. Ils l’ont racheté très habilement, par le moyen d’agents suspects, véreux, qui n’éveillaient aucune méfiance. Ils ont roulé même les Rothschild, qui s’étonnaient de voir toujours demander du marocain. On leur a répondu en nommant les intermédiaires, tous tarés, tous à la côte. Ça a tranquillisé la grande banque. Et puis maintenant on va faire l’expédition, et dès que nous serons là-bas, l’État français garantira la dette. Nos amis auront gagné cinquante ou soixante millions. Tu comprends l’affaire ? Tu comprends aussi comme on a peur de tout le monde, peur de la moindre indiscrétion.

Elle avait appuyé sa tête sur le gilet du jeune homme, et les bras posés sur ses jambes, elle se serrait, se collait contre lui, sentant bien qu’elle l’intéressait à présent, prête à tout faire, à tout commettre, pour une caresse, pour un sourire.

Il demanda :

— Tu es bien sûre ?

Elle répondit avec confiance :

— Oh ! je crois bien !

Il déclara :

— C’est très fort, en effet. Quant à ce salop de Laroche, en voilà un que je repincerai. Oh ! le gredin ! qu’il prenne garde à lui !… qu’il prenne garde à lui… Sa carcasse de ministre me restera entre les doigts !

Puis il se mit à réfléchir, et il murmura :

— Il faudrait pourtant profiter de ça.

— Tu peux encore acheter de l’emprunt, dit-elle. Il n’est qu’à soixante-douze francs.

Il reprit :

— Oui, mais je n’ai pas d’argent disponible.

Elle leva les yeux vers lui, des yeux pleins de supplication.

— J’y ai pensé, mon chat, et si tu étais bien gentil, bien gentil, si tu m’aimais un peu, tu me laisserais t’en prêter.

Il répondit brusquement, presque durement :

— Quant à ça, non, par exemple.

Elle murmura, d’une voix implorante :

— Écoute, il y a une chose que tu peux faire sans emprunter de l’argent. Je voulais en acheter pour dix mille francs de cet emprunt, moi, pour me créer une petite cassette. Eh bien ! j’en prendrai pour vingt mille ! Tu te mets de moitié. Tu comprends bien que je ne vais pas rembourser ça à Walter. Il n’y a donc rien à payer pour le moment. Si ça réussit, tu gagnes soixante-dix mille francs. Si ça ne réussit pas, tu me devras dix mille francs que tu me payeras à ton gré.

Il dit encore :

— Non, je n’aime guère ces combinaisons-là.

Alors, elle raisonna pour le décider, elle lui prouva qu’il engageait en réalité dix mille francs sur parole, qu’il courait des risques, par conséquent, qu’elle ne lui avançait rien puisque les déboursés étaient faits par la Banque Walter.

Elle lui démontra, en outre, que c’était lui qui avait mené, dans la Vie Française, toute la campagne politique qui rendait possible cette affaire, qu’il serait bien naïf en n’en profitant pas.

Il hésitait encore. Elle ajouta :

— Mais songe donc qu’en vérité c’est Walter qui te les avance, ces dix mille francs, et que tu lui as rendu des services qui valent plus que ça.

— Eh bien ! soit, dit-il. Je me mets de moitié avec toi. Si nous perdons, je te rembourserai dix mille francs.

Elle fut si contente qu’elle se releva, saisit à deux mains sa tête et se mit à l’embrasser avidement.

Il ne se défendit point d’abord, puis comme elle s’enhardissait, l’étreignant et le dévorant de caresses, il songea que l’autre allait venir tout à l’heure et que s’il faiblissait il perdrait du temps, et laisserait aux bras de la vieille une ardeur qu’il valait mieux garder pour la jeune.

Alors il la repoussa doucement :

— Voyons, sois sage, dit-il.

Elle le regarda avec des yeux désolés :

— Oh ! Georges, je ne peux même plus t’embrasser.

Il répondit :

— Non, pas aujourd’hui. J’ai un peu de migraine, et cela me fait mal.

Alors elle se rassit, docile, entre ses jambes. Elle demanda :

— Veux-tu venir dîner demain à la maison ? Quel plaisir tu me ferais !

Il hésita, puis n’osa point refuser.

— Mais oui, certainement.

— Merci, mon chéri.

Elle frottait lentement sa joue sur la poitrine du jeune homme, d’un mouvement câlin et régulier, et un de ses longs cheveux noirs se prit dans le gilet. Elle s’en aperçut, et une idée folle lui traversa l’esprit, une de ces idées superstitieuses qui sont souvent toute la raison des femmes. Elle se mit à enrouler tout doucement ce cheveu autour d’un bouton. Puis elle en attacha un autre au bouton suivant, un autre encore à celui du dessus. À chaque bouton elle en nouait un.

Il allait les arracher tout à l’heure, en se levant. Il lui ferait mal, quel bonheur ! Et il emporterait quelque chose d’elle, sans le savoir, il emporterait une petite mèche de sa chevelure, dont il n’avait jamais demandé. C’était un lien par lequel elle l’attachait, un lien secret, invisible ! un talisman qu’elle laissait sur lui. Sans le vouloir, il penserait à elle, il rêverait d’elle, il l’aimerait un peu plus le lendemain.

Il dit tout à coup :

— Il va falloir que je te quitte parce qu’on m’attend à la Chambre pour la fin de la séance. Je ne puis manquer aujourd’hui.

Elle soupira :

— Oh ! déjà.

Puis, résignée :

— Va, mon chéri, mais tu viendras dîner demain.

Et, brusquement, elle s’écarta. Ce fut sur sa tête une douleur courte et vive comme si on lui eût piqué la peau avec des aiguilles. Son cœur battait ; elle était contente d’avoir souffert un peu par lui.

— Adieu ! dit-elle.

Il la prit dans ses bras avec un sourire compatissant et lui baisa les yeux froidement.

Mais elle, affolée par ce contact, murmura encore une fois : « Déjà ! » Et son regard suppliant montrait la chambre dont la porte était ouverte.

Il l’éloigna de lui, et d’un ton pressé :

— Il faut que je me sauve, je vais arriver en retard.

Alors elle lui tendit ses lèvres qu’il effleura à peine, et lui ayant donné son ombrelle qu’elle oubliait, il reprit :

— Allons, allons, dépêchons-nous, il est plus de trois heures.

Elle sortit devant lui ; elle répétait :

— Demain, sept heures.

Il répondit :

— Demain, sept heures.

Ils se séparèrent. Elle tourna à droite, et lui à gauche.

Du Roy remonta jusqu’au boulevard extérieur. Puis, il redescendit le boulevard Malesherbes, qu’il se mit à suivre, à pas lents. En passant devant un pâtissier, il aperçut des marrons glacés dans une coupe de cristal, et il pensa : « Je vais en rapporter une livre pour Clotilde. » Il acheta un sac de ces fruits sucrés qu’elle aimait à la folie.

À quatre heures, il était rentré pour attendre sa jeune maîtresse.

Elle vint un peu en retard parce que son mari était arrivé pour huit jours. Elle demanda :

— Peux-tu venir dîner demain ? Il serait enchanté de te voir.

— Non, je dîne chez le Patron. Nous avons un tas de combinaisons politiques et financières qui nous occupent.

Elle avait enlevé son chapeau. Elle ôtait maintenant son corsage qui la serrait trop.

Il lui montra le sac sur la cheminée :

— Je t’ai apporté des marrons glacés.

Elle battit des mains :

— Quelle chance ! comme tu es mignon.

Elle les prit, en goûta un, et déclara :

— Ils sont délicieux. Je sens que je n’en laisserai pas un seul.

Puis elle ajouta en regardant Georges avec une gaieté sensuelle :

— Tu caresses donc tous mes vices ?

Elle mangeait lentement les marrons et jetait sans cesse un coup d’œil au fond du sac comme pour voir s’il en restait toujours.

Elle dit :

— Tiens, assieds-toi dans le fauteuil, je vais m’accroupir entre tes jambes pour grignoter mes bonbons. Je serai très bien.

Il sourit, s’assit, et la prit entre ses cuisses ouvertes comme il tenait tout à l’heure Mme Walter.

Elle levait la tête vers lui pour lui parler, et disait, la bouche pleine :

— Tu ne sais pas, mon chéri, j’ai rêvé de toi, j’ai rêvé que nous faisions un grand voyage, tous les deux, sur un chameau. Il avait deux bosses, nous étions à cheval chacun sur une bosse, et nous traversions le désert. Nous avions emporté des sandwichs dans un papier et du vin dans une bouteille et nous faisions la dînette sur nos bosses. Mais ça m’ennuyait parce que nous ne pouvions pas faire autre chose ; nous étions trop loin l’un de l’autre, et moi je voulais descendre.

Il répondit :

— Moi aussi je veux descendre.

Il riait, s’amusant de l’histoire, il la poussait à dire des bêtises, à bavarder, à raconter tous ces enfantillages, toutes ces niaiseries tendres que débitent les amoureux. Ces gamineries, qu’il trouvait gentilles dans la bouche de Mme de Marelle, l’auraient exaspéré dans celle de Mme Walter.

Clotilde l’appelait aussi : « Mon chéri, mon petit, mon chat. » Ces mots lui semblaient doux et caressants. Dits par l’autre tout à l’heure ils l’irritaient et l’écœuraient. Car les paroles d’amour, qui sont toujours les mêmes, prennent le goût des lèvres dont elles sortent.

Mais il pensait, tout en s’égayant de ces folies, aux soixante-dix mille francs qu’il allait gagner, et, brusquement, il arrêta, avec deux petits coups de doigt sur la tête, le verbiage de son amie :

— Écoute, ma chatte. Je vais te charger d’une commission pour ton mari. Dis-lui, de ma part, d’acheter, demain, pour dix mille francs d’emprunt du Maroc qui est à soixante-douze ; et je lui promets qu’il aura gagné de soixante à quatre-vingt mille francs avant trois mois. Recommande-lui le silence absolu. Dis-lui, de ma part, que l’expédition de Tanger est décidée et que l’État Français va garantir la dette marocaine. Mais ne te coupe pas avec d’autres. C’est un secret d’État que je confie-là.

Elle l’écoutait, sérieuse. Elle murmura :

— Je te remercie. Je préviendrai mon mari dès ce soir. Tu peux compter sur lui ; il ne parlera pas. C’est un homme très sûr. Il n’y a aucun danger.

Mais elle avait mangé tous les marrons. Elle écrasa le sac entre ses mains et le jeta dans la cheminée. Puis elle dit :

— Allons nous coucher.

Et sans se lever elle commença à déboutonner le gilet de Georges.

Tout à coup elle s’arrêta, et tirant entre deux doigts un long cheveu pris dans une boutonnière, elle se mit à rire :

— Tiens tu as emporté un cheveu de Madeleine. En voilà un mari fidèle !

Puis, redevenue sérieuse, elle examina longuement sur sa main l’imperceptible fil qu’elle avait trouvé et elle murmura :

— Ce n’est pas de Madeleine, il est brun.

Il sourit :

— Il vient probablement de la femme de chambre.

Mais elle inspectait le gilet avec une attention de policier, et elle cueillit un second cheveu enroulé autour d’un bouton ; puis elle en aperçut un troisième ; et, pâlie, tremblant un peu, elle s’écria :

— Oh ! tu as couché avec une femme qui t’a mis des cheveux à tous tes boutons.

Il s’étonnait, il balbutiait :

— Mais non. Tu es folle…

Soudain il se rappela, comprit, se troubla d’abord, puis nia en ricanant, pas fâché au fond qu’elle le soupçonnât d’avoir des bonnes fortunes.

Elle cherchait toujours et toujours trouvait des cheveux qu’elle déroulait d’un mouvement rapide et jetait ensuite sur le tapis.

Elle avait deviné, avec son instinct rusé de femme, et elle balbutiait, furieuse, rageant et prête à pleurer :

— Elle t’aime, celle-là… et elle a voulu te faire emporter quelque chose d’elle… Oh ! que tu es traître…

Mais elle poussa un cri, un cri strident de joie nerveuse :

— Oh !… oh !… c’est une vieille… voilà un cheveu blanc… Ah ! tu prends des vieilles femmes maintenant… Est-ce qu’elles te payent… Ah ! tu en es aux vieilles femmes… Alors tu n’as plus besoin de moi… garde l’autre…

Elle se leva, courut à son corsage jeté sur une chaise et elle le remit rapidement.

Il voulait la retenir, honteux et balbutiant :

— Mais non… Clo… tu es stupide… je ne sais pas ce que c’est… écoute… reste… voyons… reste…

Elle répétait :

— Garde ta vieille femme… garde-la… fais-toi faire une bague avec ses cheveux… avec ses cheveux blancs… Tu en as assez pour ça…

Avec des gestes brusques et prompts elle s’était habillée, recoiffée et voilée ; et comme il voulait la saisir elle lui lança, à toute volée, un soufflet par la figure. Pendant qu’il demeurait étourdi, elle ouvrit la porte et s’enfuit.

Dès qu’il fut seul, une rage furieuse le saisit contre cette vieille rosse de mère Walter. Ah ! il allait l’envoyer coucher, celle-là, et durement.

Il bassina avec de l’eau sa joue rouge. Puis il sortit à son tour, en méditant sa vengeance. Cette fois il ne pardonnerait point. Ah ! mais non !

Il descendit jusqu’au boulevard, et flânant, s’arrêta devant la boutique d’un bijoutier pour regarder un chronomètre dont il avait envie depuis longtemps, et qui valait dix-huit cents francs.

Il pensa, tout à coup, avec une secousse de joie au cœur : « Si je gagne mes soixante-dix mille francs je pourrai me le payer. » Et il se mit à rêver à toutes les choses qu’il ferait avec ces soixante-dix mille francs.

D’abord il serait nommé député. Et puis il achèterait son chronomètre, et puis il jouerait à la Bourse, et puis encore… et puis encore…

Il ne voulait pas entrer au journal, préférant causer avec Madeleine avant de revoir Walter et d’écrire son article ; et il se mit en route pour revenir chez lui.

Il atteignait la rue Drouot quand il s’arrêta net ; il avait oublié de prendre des nouvelles du comte de Vaudrec, qui demeurait Chaussée-d’Antin. Il revint donc, flânant toujours, pensant à mille choses, dans une songerie heureuse, à des choses douces, à des choses bonnes, à la fortune prochaine et aussi à cette crapule de Laroche et à cette vieille teigne de Patronne. Il ne s’inquiétait point, d’ailleurs, de la colère de Clotilde, sachant bien qu’elle pardonnerait vite.

Quand il demanda au concierge de la maison où demeurait le comte de Vaudrec :

— Comment va M. de Vaudrec ? on m’a appris qu’il était souffrant, ces jours derniers.

L’homme répondit :

— M. le comte est très mal, monsieur. On croit qu’il ne passera pas la nuit, la goutte est remontée au cœur.

Du Roy demeura tellement effaré qu’il ne savait plus ce qu’il devait faire ! Vaudrec mourant ! Des idées confuses passaient en lui, nombreuses, troublantes, qu’il n’osait point s’avouer à lui-même.

Il balbutia : « Merci… je reviendrai… » sans comprendre ce qu’il disait.

Puis il sauta dans un fiacre et se fit conduire chez lui.

Sa femme était rentrée. Il pénétra dans sa chambre essoufflé et lui annonça tout de suite :

— Tu ne sais pas ? Vaudrec est mourant !

Elle était assise et lisait une lettre. Elle leva les yeux et trois fois de suite répéta :

— Hein ? Tu dis ?… tu dis ?… tu dis ?…

— Je te dis que Vaudrec est mourant d’une attaque de goutte remontée au cœur.

Puis il ajouta :

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

Elle s’était dressée, livide, les joues secouées d’un tremblement nerveux, puis elle se mit à pleurer affreusement, en cachant sa figure dans ses mains. Elle demeurait debout secouée par des sanglots, déchirée par le chagrin.

Mais soudain elle dompta sa douleur, et, s’essuyant les yeux :

— J’y… j’y vais… ne t’occupe pas de moi… je ne sais pas à quelle heure je reviendrai… ne m’attends point…

Il répondit :

— Très bien. Va.

Ils se serrèrent la main, et elle partit si vite qu’elle oublia de prendre ses gants.

Georges, ayant dîné seul, se mit à écrire son article. Il le fit exactement selon les intentions du ministre, laissant entendre aux lecteurs que l’expédition du Maroc n’aurait pas lieu. Puis il le porta au journal, causa quelques instants avec le Patron et repartit en fumant, le cœur léger sans qu’il comprît pourquoi.

Sa femme n’était pas rentrée. Il se coucha et s’endormit.

Madeleine revint vers minuit. Georges, réveillé brusquement, s’était assis dans son lit.

Il demanda :

— Eh bien ?

Il ne l’avait jamais vue si pâle et si émue. Elle murmura :

— Il est mort.

— Ah ! Et… il ne t’a rien dit ?

— Rien. Il avait perdu connaissance quand je suis arrivée.

Georges songeait. Des questions lui venaient aux lèvres qu’il n’osait point faire.

— Couche-toi, dit-il.

Elle se déshabilla rapidement, puis se glissa auprès de lui.

Il reprit :

— Avait-il des parents à son lit de mort ?

— Rien qu’un neveu.

— Ah ! Le voyait-il souvent, ce neveu ?

— Jamais. Ils ne s’étaient point rencontrés depuis dix ans.

— Avait-il d’autres parents ?

— Non… Je ne crois pas.

— Alors… c’est ce neveu qui doit hériter ?

— Je ne sais pas.

— Il était très riche, Vaudrec ?

— Oui, très riche.

— Sais-tu ce qu’il avait à peu près ?

— Non, pas au juste. Un ou deux millions, peut-être ?

Il ne dit plus rien. Elle souffla la bougie. Et ils demeurèrent étendus côte à côte dans la nuit, silencieux, éveillés et songeant.

Il n’avait plus envie de dormir. Il trouvait maigres maintenant les soixante-dix mille francs promis par Mme Walter. Soudain il crut que Madeleine pleurait. Il demanda pour s’en assurer :

— Dors-tu ?

— Non.

Elle avait la voix mouillée et tremblante. Il reprit :

— J’ai oublié de te dire tantôt que ton ministre nous a fichus dedans.

— Comment ça ?

Et il lui conta, tout au long, avec tous les détails, la combinaison préparée entre Laroche et Walter.

Quand il eut fini, elle demanda :

— Comment sais-tu ça ?

Il répondit :

— Tu me permettras de ne point te le dire. Tu as tes procédés d’information que je ne pénètre point. J’ai les miens que je désire garder. Je réponds en tout cas de l’exactitude de mes renseignements.

Alors elle murmura :

— Oui, c’est possible… Je me doutais qu’ils faisaient quelque chose sans nous.

Mais Georges, que le sommeil ne gagnait pas, s’était rapproché de sa femme, et, doucement, il lui baisa l’oreille. Elle le repoussa avec vivacité :

— Je t’en prie, laisse-moi tranquille, n’est-ce pas ? Je ne suis point d’humeur à batifoler.

Il se retourna, résigné, vers le mur, et ayant fermé les yeux, il finit par s’endormir.
 
Guy de Maupassant
Bel-Ami