| VI (cont.) Ode à la mort
Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il
descendait l’escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi
de partir. Le vieux poète lui prit le bras. N’ayant plus à redouter de
rivalité dans le journal, leur collaboration étant essentiellement
différente, il témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance
d’aïeul.
— Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin ? dit-il.
Duroy répondit :
— Avec joie, cher maître.
Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à
petits pas.
Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces
nuits qu’on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus
hautes, où l’air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose
venu de plus loin que les astres.
Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis
Duroy, pour dire quelque chose, prononça :
— Ce M. Laroche-Mathieu a l’air fort intelligent et fort instruit.
Le vieux poète murmura :
— Vous trouvez ?
Le jeune homme, surpris, hésitait :
— Mais oui ; il passe d’ailleurs pour un des hommes les plus capables de
la Chambre.
— C’est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu’ils ont
l’esprit entre deux murs, — l’argent et la politique. — Ce sont des
cuistres, mon cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de
rien de ce que nous aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou
plutôt à fond de dépotoir, comme la Seine à Asnières.
Ah ! c’est qu’il est difficile de trouver un homme qui ait de l’espace
dans la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du
large qu’on respire sur les côtes de la mer. J’en ai connu quelques-uns,
ils sont morts.
Norbert de Varenne parlait d’une voix claire, mais retenue, qui aurait
sonné dans le silence de la nuit s’il l’avait laissée s’échapper. Il
semblait surexcité et triste, d’une de ces tristesses qui tombent
parfois sur les âmes et les rendent vibrantes comme la terre sous la
gelée.
Il reprit :
— Qu’importe, d’ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie, puisque
tout doit finir !
Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce soir-là, dit, en
souriant :
— Vous avez du noir, aujourd’hui, cher maître.
Le poète répondit :
— J’en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans
quelques années. La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le
sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on
aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va
lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge,
on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais,
d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort.
Duroy se mit à rire :
— Bigre, vous me donnez froid dans le dos.
Norbert de Varenne reprit :
— Non, vous ne me comprenez pas aujourd’hui, mais vous vous rappellerez
plus tard ce que je vous dis en ce moment.
Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour
beaucoup, où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout
ce qu’on regarde, c’est la mort qu’on aperçoit.
Oh ! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. À votre âge,
ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.
Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à propos
de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis quinze
ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête
rongeuse. Je l’ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me
dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si
complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de
moi l’homme radieux, frais et fort que j’étais à trente ans. Je l’ai vue
teindre en blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et
méchante ! Elle m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon
corps de jadis, ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera
bientôt aussi.
Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et
terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et
maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas
m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse
besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que
nous faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir !
Oh ! vous saurez cela ! Si vous réfléchissiez seulement un quart
d’heure, vous la verriez.
Qu’attendez-vous ? De l’amour ? Encore quelques baisers, et vous serez
impuissant.
Et puis, après ? De l’argent ? Pourquoi faire ? Pour payer des femmes ?
Joli bonheur ! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits
entières sous les morsures de la goutte ?
Et puis encore ? De la gloire ? À quoi cela sert-il quand on ne peut
plus la cueillir sous forme d’amour ?
Et puis, après ? Toujours la mort pour finir.
Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre
les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l’espace. Je
la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les
feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me
ravagent le cœur et me crient : « La voilà ! »
Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange
et ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de
soleil, la grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si
doux à respirer !
Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant
presque qu’on l’écoutait.
Il reprit :
— Et jamais un être ne revient, jamais… On garde les moules des statues,
les empreintes qui refont toujours des objets pareils ; mais mon corps,
mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et pourtant
il naîtra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans quelques
centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une bouche
comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je revienne, moi,
sans que jamais même quelque chose de moi reconnaissable reparaisse dans
ces créatures innombrables et différentes, indéfiniment différentes bien
que pareilles à peu près.
À quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? À quoi
pouvons-nous croire ?
Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs
promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.
La mort seule est certaine.
Il s’arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus,
et, d’une voix lente :
— Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des mois
et des années, et vous verrez l’existence d’une autre façon. Essayez
donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort
surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos
pensées et de l’humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous
comprendrez combien ont peu d’importance les querelles des romantiques
et des naturalistes, et la discussion du budget.
Il se remit à marcher d’un pas plus rapide.
— Mais aussi vous sentirez l’effroyable détresse des désespérés. Vous
vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez « à
l’aide » de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez
les bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé ! et
personne ne viendra.
Pourquoi souffrons-nous ainsi ? C’est que nous étions nés sans doute
pour vivre davantage selon la matière et moins selon l’esprit ; mais, à
force de penser, une disproportion s’est faite entre l’état de notre
intelligence agrandie et les conditions immuables de notre vie.
Regardez les gens médiocres ; à moins de grands désastres tombant sur
eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les
bêtes non plus ne le sentent pas.
Il s’arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d’un air las et
résigné :
— Moi, je suis un être perdu. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni
sœur, ni femme, ni enfants, ni Dieu.
Il ajouta, après un silence :
— Je n’ai que la rime.
Puis, levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la
pleine lune, il déclama :
Et je cherche le mot de cet obscur problème
Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.
Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traversèrent en silence,
puis ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à
parler :
— Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c’est que de vivre
seul, à mon âge. La solitude, aujourd’hui, m’emplit d’une angoisse
horrible ; la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me
semble alors que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais
entouré de dangers vagues, de choses inconnues et terribles ; et la
cloison, qui me sépare de mon voisin que je ne connais pas, m’éloigne de
lui autant que des étoiles aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre
m’envahit, une fièvre de douleur et de crainte, et le silence des murs
m’épouvante. Il est si profond et si triste, le silence de la chambre où
l’on vit seul. Ce n’est pas seulement un silence autour du corps, mais
un silence autour de l’âme, et, quand un meuble craque, on tressaille
jusqu’au cœur, car aucun bruit n’est attendu dans ce morne logis.
Il se tut encore une fois, puis ajouta :
— Quand on est vieux, ce serait bon, tout de même, des enfants !
Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le poète
s’arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui
dit :
— Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon votre
âge ; adieu !
Et il disparut dans le corridor noir.
Duroy se remit en route, le cœur serré. Il lui semblait qu’on venait de
lui montrer quelque trou plein d’ossements, un trou inévitable où il lui
faudrait tomber un jour. Il murmura : « Bigre, ça ne doit pas être gai,
chez lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assister au
défilé de ses idées, nom d’un chien ! »
(Cont.) |