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083 Guy de Maupassant Bel-Ami 1885 |
| IX Trois mois s’étaient écoulés. Le divorce de Du Roy venait d’être prononcé. Sa femme avait repris le nom de Forestier, et comme les Walter devaient partir, le 15 juillet, pour Trouville, on décida de passer une journée à la campagne, avant de se séparer. On choisit un jeudi, et on se mit en route dès neuf heures du matin dans un grand landau de voyage à six places, attelé en poste à quatre chevaux. On allait déjeuner à Saint-Germain, au pavillon Henri-IV. Bel-Ami avait demandé à être le seul homme de la partie, car il ne pouvait supporter la présence et la figure du marquis de Cazolles. Mais, au dernier moment, il fut décidé que le comte de Latour-Yvelin serait enlevé, au saut du lit. On l’avait prévenu la veille. La voiture remonta au grand trot l’avenue des Champs-Élysées, puis traversa le bois de Boulogne. Il faisait un admirable temps d’été, pas trop chaud. Les hirondelles traçaient sur le bleu du ciel de grandes lignes courbes qu’on croyait voir encore quand elles étaient passées. Les trois femmes se tenaient au fond du landau, la mère entre ses deux filles ; et les trois hommes, à reculons, Walter entre les deux invités. On traversa la Seine, on contourna le Mont-Valérien, puis on gagna Bougival, pour longer ensuite la rivière jusqu’au Pecq. Le comte de Latour-Yvelin, un homme un peu mûr, à longs favoris légers, dont le moindre souffle d’air agitaient les pointes, ce qui faisait dire à Du Roy : « Il obtient de jolis effets de vent dans sa barbe », contemplait Rose tendrement. Ils étaient fiancés depuis un mois. Georges, fort pâle, regardait souvent Suzanne, qui était pâle aussi. Leurs yeux se rencontraient, semblaient se concerter, se comprendre, échanger secrètement une pensée, puis se fuyaient. Mme Walter était tranquille, heureuse. Le déjeuner fut long. Avant de repartir pour Paris, Georges proposa de faire un tour sur la terrasse. On s’arrêta d’abord pour admirer la vue. Tout le monde se mit en ligne le long du mur et on s’extasia sur l’étendue de l’horizon. La Seine, au pied d’une longue colline, coulait vers Maisons-Laffitte, comme un immense serpent couché dans la verdure. À droite, sur le sommet de la côte, l’aqueduc de Marly projetait sur le ciel son profil énorme de chenille à grandes pattes, et Marly disparaissait, au-dessous, dans un épais bouquet d’arbres. Par la plaine immense, qui s’étendait en face, on voyait des villages, de place en place. Les pièces d’eau du Vésinet faisaient des taches nettes et propres dans la maigre verdure de la petite forêt. À gauche, tout au loin, on apercevait en l’air le clocher pointu de Sartrouville. Walter déclara : — On ne peut trouver nulle part au monde un semblable panorama. Il n’y en a pas un pareil en Suisse. Puis on se mit en marche doucement pour faire une promenade et jouir un peu de cette perspective. Georges et Suzanne restèrent un peu en arrière. Dès qu’ils furent écartés de quelques pas, il lui dit d’une voix basse et contenue : — Suzanne, je vous adore. Je vous aime à en perdre la tête. Elle murmura : — Moi aussi, Bel-Ami. Il reprit : — Si je ne vous ai pas pour femme, je quitterai Paris, et ce pays. Elle répondit : — Essayez donc de me demander à papa. Peut-être qu’il voudra bien. Il eut un petit geste d’impatience : — Non, je vous le répète pour la dixième fois, c’est inutile. On me fermera la porte de votre maison ; on m’expulsera du journal ; et nous ne pourrons plus même nous voir. Voilà le joli résultat auquel je suis certain d’arriver par une demande en règle. On vous a promise au marquis de Cazolles. On espère que vous finirez par dire : « Oui. » Et on attend. Elle demanda : — Qu’est-ce qu’il faut faire alors ? Il hésitait, la regardant de côté : — M’aimez-vous assez pour commettre une folie ? Elle répondit résolument : — Oui. — Une grande folie ? — Oui. — La plus grande des folies ? — Oui. — Aurez-vous assez de courage pour braver votre père et votre mère ? — Oui. — Bien vrai ? — Oui. — Eh bien ! il y a un moyen, un seul ! Il faut que la chose vienne de vous, et pas de moi. Vous êtes une enfant gâtée ; on vous laisse tout dire, on ne s’étonnera pas trop d’une audace de plus de votre part. Écoutez donc. Ce soir, en rentrant, vous irez trouver votre maman toute seule. Et vous lui avouerez que vous voulez m’épouser. Elle aura une grosse émotion et une grosse colère… Suzanne l’interrompit : — Oh ! maman voudra bien. Il reprit vivement : — Non. Vous ne la connaissez pas. Elle sera plus fâchée et plus furieuse que votre père. Vous verrez comme elle refusera. Mais vous tiendrez bon, vous ne céderez pas ; vous répéterez que vous voulez m’épouser, moi seul, rien que moi. Le ferez-vous ? — Je le ferai. — Et en sortant de chez votre mère, vous direz la même chose à votre père, d’un air très sérieux et très décidé. — Oui, oui. Et puis ? — Et puis, c’est là que ça devient grave. Si vous êtes résolue, bien résolue, bien, bien, bien résolue à être ma femme, ma chère, chère petite Suzanne… Je vous… je vous enlèverai ! Elle eut une grande secousse de joie et faillit battre des mains. — Oh ! quel bonheur ! vous m’enlèverez ? Quand ça m’enlèverez-vous ? Toute la vieille poésie des enlèvements nocturnes, des chaises de poste, des auberges, toutes les charmantes aventures des livres lui passèrent d’un coup dans l’esprit comme un songe enchanteur prêt à se réaliser. Elle répéta : — Quand ça, m’enlèverez-vous ? Il répondit très bas : — Mais… ce soir… cette nuit. Elle demanda, frémissante : — Et où irons-nous ? — Ça, c’est mon secret. Réfléchissez à ce que vous faites. Songez bien qu’après cette fuite vous ne pourrez plus être que ma femme ! C’est le seul moyen, mais il est… il est très dangereux… pour vous. Elle déclara : — Je suis décidée… où vous retrouverai-je ? — Vous pourrez sortir de l’hôtel, toute seule ? — Oui. Je sais ouvrir la petite porte. — Eh bien ! quand le concierge sera couché, vers minuit, venez me rejoindre place de la Concorde. Vous me trouverez dans un fiacre arrêté en face du ministère de la Marine. — J’irai. — Bien vrai ? — Bien vrai. Il lui prit la main et la serra : — Oh ! que je vous aime ! Comme vous êtes bonne et brave ! Alors, vous ne voulez pas épouser M. de Cazolles ? — Oh ! non. — Votre père s’est beaucoup fâché quand vous avez dit non ? — Je crois bien, il voulait me remettre au couvent. — Vous voyez qu’il est nécessaire d’être énergique. — Je le serai. Elle regardait le vaste horizon, la tête pleine de cette idée d’enlèvement. Elle irait plus loin que là-bas… avec lui !… Elle serait enlevée !… Elle était fière de ça ! Elle ne songeait guère à sa réputation, à ce qui pouvait lui arriver d’infâme. Le savait-elle, même ? Le soupçonnait-elle ? Mme Walter, se retournant, cria : — Mais viens donc, petite. Qu’est-ce que tu fais avec Bel-Ami ? Ils rejoignirent les autres. On parlait des bains de mer où on serait bientôt. Puis, on revint par Chatou pour ne pas refaire la même route. Georges ne disait plus rien. Il songeait : Donc, si cette petite avait un peu d’audace, il allait réussir, enfin ! Depuis trois mois il l’enveloppait dans l’irrésistible filet de sa tendresse. Il la séduisait, la captivait, la conquérait. Il s’était fait aimer par elle, comme il savait se faire aimer. Il avait cueilli sans peine son âme légère de poupée. Il avait obtenu d’abord qu’elle refusât M. de Cazolles. Il venait d’obtenir qu’elle s’enfuît avec lui. Car il n’y avait pas d’autre moyen. Mme Walter, il le comprenait bien, ne consentirait jamais à lui donner sa fille. Elle l’aimait encore, elle l’aimerait toujours, avec une violence intraitable. Il la contenait par sa froideur calculée, mais il la sentait rongée par une passion impuissante et vorace. Jamais il ne pourrait la fléchir. Jamais elle n’admettrait qu’il prît Suzanne. Mais une fois qu’il tiendrait la petite au loin, il traiterait de puissance à puissance, avec le père. Pensant à tout cela, il répondait par phrases hachées aux choses qu’on lui disait et qu’il n’écoutait guère. Il parut revenir à lui lorsqu’on rentra dans Paris. Suzanne aussi songeait ; et le grelot des quatre chevaux sonnait dans sa tête, lui faisait voir des grandes routes infinies sous des clairs de lune éternels, des forêts sombres traversées, des auberges au bord du chemin, et la hâte des hommes d’écurie à changer l’attelage, car tout le monde devine qu’ils sont poursuivis. Quand le landau fut arrivé dans la cour de l’hôtel, on voulut retenir Georges à dîner. Il refusa et revint chez lui. Après avoir un peu mangé, il mit de l’ordre dans ses papiers comme s’il allait faire un grand voyage. Il brûla des lettres compromettantes, en cacha d’autres, écrivit à quelques amis. De temps en temps il regardait la pendule, en pensant : « Ça doit chauffer là-bas. » Et une inquiétude le mordait au cœur. S’il allait échouer ? Mais que pouvait-il craindre ? Il se tirerait toujours d’affaire ! Pourtant c’était une grosse partie qu’il jouait, ce soir-là ! Il ressortit vers onze heures, erra quelque temps, prit un fiacre et se fit arrêter place de la Concorde, le long des arcades du ministère de la Marine. De temps en temps il enflammait une allumette pour regarder l’heure à sa montre. Quand il vit approcher minuit, son impatience devint fiévreuse. À tout moment il passait la tête à la portière pour regarder. Une horloge lointaine sonna douze coups, puis une autre plus près, puis deux ensemble, puis une dernière très loin. Quand celle-là eut cessé de tinter, il pensa : « C’est fini. C’est raté. Elle ne viendra pas. » Il était cependant résolu à demeurer jusqu’au jour. Dans ces cas-là il faut être patient. Il entendit encore sonner le quart, puis la demie, puis les trois quarts ; et toutes les horloges répétèrent une heure comme elles avaient annoncé minuit. Il n’attendait plus, il restait, creusant sa pensée pour deviner ce qui avait pu arriver. Tout à coup une tête de femme passa par la portière et demanda : — Êtes-vous là, Bel-Ami ? Il eut un sursaut et une suffocation. — C’est vous, Suzanne ? — Oui, c’est moi. Il ne parvenait point à tourner la poignée assez vite, et répétait : — Ah !… c’est vous… c’est vous… entrez. Elle entra et se laissa tomber contre lui. Il cria au cocher : « Allez ! » Et le fiacre se mit en route. Elle haletait, sans parler. Il demanda : — Eh bien ! comment ça s’est-il passé ? Alors elle murmura, presque défaillante : — Oh ! ça a été terrible, chez maman surtout. Il était inquiet et frémissant. — Votre maman ? Qu’est-ce qu’elle a dit ? Contez-moi ça. — Oh ! ça a été affreux. Je suis entrée chez elle et je lui ai récité ma petite affaire que j’avais bien préparée. Alors elle a pâli, puis elle a crié : « Jamais ! jamais ! » Moi, j’ai pleuré, je me suis fâchée, j’ai juré que je n’épouserais que vous. J’ai cru qu’elle allait me battre. Elle est devenue comme folle ; elle a déclaré qu’on me renverrait au couvent, dès le lendemain. Je ne l’avais jamais vue comme ça, jamais ! Alors papa est arrivé en l’entendant débiter toutes ses sottises. Il ne s’est pas fâché tant qu’elle, mais il a déclaré que vous n’étiez pas un assez beau parti. (cont.) |
| Guy de Maupassant Bel-Ami |