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030 Madame de La Fayette La Princesse de Clèves |
| Quatrième partie (2) |
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Le gentilhomme, qui était très-capable d’une
telle commission, s’en acquitta avec toute
l’exactitude imaginable. Il suivit M. de
Nemours jusqu’à un village, à une demi-lieue
de Coulommiers, où ce prince s’arrêta, et le
gentilhomme devina aisément que c’était pour
y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos
de l’y attendre aussi ; il passa le village,
et alla dans la forêt à l’endroit par où il
jugeait que M. de Nemours pouvait passer. Il
ne se trompa point dans tout ce qu’il avait
pensé : sitôt que la nuit fut venue, il
entendit marcher, et, quoiqu’il fît obscur,
il reconnut aisément M. de Nemours : il le
vit faire le tour du jardin, comme pour
écouter s’il n’y entendrait personne, et
pour choisir le lieu par où il pourrait
passer le plus aisément. Les palissades
étaient fort hautes, et il y en avait encore
derrière, pour empêcher qu’on ne pût entrer
; en sorte qu’il était assez difficile de se
faire passage. M. de Nemours en vint à bout
néanmoins ; sitôt qu’il fut dans ce jardin,
il n’eut pas de peine à démêler où était
madame de Clèves ; il vit beaucoup de
lumières dans le cabinet ; toutes les
fenêtres en étaient ouvertes ; et, en se
glissant le long des palissades, il s’en
approcha avec un trouble et une émotion
qu’il est aisé de se représenter. Il se
rangea derrière une des fenêtres qui servait
de porte, pour voir ce que faisait madame de
Clèves. Il vit qu’elle était seule ; mais il
la vit d’une si admirable beauté, qu’à peine
fut-il maître du transport que lui donna
cette vue. Il faisait chaud, et elle n’avait
rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses
cheveux confusément rattachés. Elle était
sur un lit de repos, avec une table devant
elle, où il y avait plusieurs corbeilles
pleines de rubans ; elle en choisit
quelques-uns, et M. de Nemours remarqua que
c’étaient des mêmes couleurs qu’il avait
portées au tournoi. Il vit qu’elle en
faisait des nœuds à une canne des Indes fort
extraordinaire, qu’il avait portée quelque
temps, et qu’il avait donnée à sa sœur, à
qui madame de Clèves l’avait prise sans
faire semblant de la reconnaître pour avoir
été à M. de Nemours. Après qu’elle eut
achevé son ouvrage avec une grâce et une
douceur que répandaient sur son visage les
sentiments qu’elle avait dans le cœur, elle
prit un flambeau et s’en alla proche d’une
grande table, vis-à-vis du tableau du siége
de Metz, où était le portrait de M. de
Nemours ; elle s’assit, et se mit à regarder
ce portrait avec une attention et une
rêverie que la passion seule peut donner. On ne peut exprimer ce que sentit M. de Nemours dans ce moment. Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu’il adorait ; la voir sans qu’elle sût qu’il la voyait ; et la voir toute occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu’elle lui cachait ; c’est ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant. Ce prince était aussi tellement hors de lui-même, qu’il demeurait immobile à regarder madame de Clèves, sans songer que les moments lui étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu’il devait attendre à lui parler qu’elle allât dans le jardin ; il crut qu’il le pourrait faire avec plus de sûreté, parce qu’elle serait plus éloignée de ses femmes ; mais, voyant qu’elle demeurait dans le cabinet, il prit la résolution d’y entrer. Quand il voulut l’exécuter, quel trouble n’eut-il point ! Quelle crainte de lui déplaire ! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avait tant de douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère ! Il trouva qu’il y avait eu de la folie, non pas à venir voir madame de Clèves sans être vu, mais à penser de s’en faire voir ; il vit tout ce qu’il n’avait point encore envisagé. Il lui parut de l’extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre, au milieu de la nuit, une personne à qui il n’avait encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu’il ne devait pas prétendre qu’elle le voulût écouter, et qu’elle aurait une juste colère du péril où il l’exposait par les accidents qui pouvaient arriver. Tout son courage l’abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s’en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le desir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnait tout ce qu’il avait vu, il avança quelques pas ; mais avec tant de trouble, qu’une écharpe qu’il avait s’embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu’il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit qu’elle eût l’esprit rempli de ce prince, ou qu’il fût dans un lieu où la lumière donnait assez pour qu’elle le pût distinguer, elle crut le reconnaître ; et, sans balancer ni se retourner du côté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ses femmes. Elle y entra avec tant de trouble, qu’elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu’elle se trouvait mal ; et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à M. de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu’elle s’était trompée, et que c’était un effet de son imagination d’avoir cru voir M. de Nemours. Elle savait qu’il était à Chambort ; elle ne trouvait nulle apparence qu’il eût entrepris une chose si hasardeuse ; elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d’aller voir dans le jardin s’il y avait quelqu’un. Peut-être souhaitait-elle, autant qu’elle le craignait, d’y trouver M. de Nemours : mais enfin, la raison et la prudence l’emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva qu’il valait mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre le hasard de s’en éclaircir. Elle fut long-temps à se résoudre à sortir d’un lieu dont elle pensait que ce prince était peut-être si proche, et il était quasi jour quand elle revint au château. M. de Nemours était demeuré dans le jardin tant qu’il avait vu de la lumière ; il n’avait pu perdre l’espérance de revoir madame de Clèves, quoiqu’il fût persuadé qu’elle l’avait reconnu, et qu’elle n’était sortie que pour l’éviter : mais, voyant qu’on fermait les portes, il jugea bien qu’il n’avait plus rien à espérer. Il vint reprendre son cheval tout proche du lieu où attendait le gentilhomme de M. de Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu’au même village d’où il était parti le soir. M. de Nemours se résolut d’y passer tout le jour, afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir si madame de Clèves aurait encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue. Quoiqu’il eût une joie sensible de l’avoir trouvée si remplie de son idée, il était néanmoins très-affligé de lui avoir vu un mouvement si naturel de le fuir. La passion n’a jamais été si tendre et si violente qu’elle l’était alors en ce prince. Il s’en alla sous des saules, le long d’un petit ruisseau qui coulait derrière la maison où il était caché. Il s’éloigna le plus qu’il lui fut possible, pour n’être vu ni entendu de personne ; il s’abandonna aux transports de son amour, et son cœur en fut tellement pressé qu’il fut contraint de laisser couler quelques larmes : mais ces larmes n’étaient pas de celles que la douleur seule fait répandre ; elles étaient mêlées de douceur et de ce charme qui ne se trouve que dans l’amour. Il se mit à repasser toutes les actions de madame de Clèves depuis qu’il en était amoureux : quelle rigueur honnête et modeste elle avait toujours eue pour lui, quoiqu’elle l’aimât ! Car enfin, elle m’aime, disait-il, elle m’aime, je n’en saurais douter ; les plus grands engagements et les plus grandes faveurs ne sont pas des marques si assurées que celles que j’en ai eues : cependant je suis traité avec la même rigueur que si j’étais haï. J’ai espéré au temps ; je n’en dois plus rien attendre : je la vois toujours se défendre également contre moi et contre elle-même. Si je n’étais point aimé, je songerais à plaire ; mais je plais, on m’aime, et on me le cache. Que puis-je donc espérer, et quel changement dois-je attendre dans ma destinée ? Quoi ! je serai aimé de la plus aimable personne du monde, et je n’aurai cet excès d’amour que donnent les premières certitudes d’être aimé, que pour mieux sentir la douleur d’être maltraité ! Laissez-moi voir que vous m’aimez, belle princesse, s’écria-t-il ; laissez-moi voir vos sentiments : pourvu que je les connaisse par vous une fois en ma vie, je consens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m’accabliez. Regardez-moi du moins avec ces mêmes yeux dont je vous ai vue cette nuit regarder mon portrait. Pouvez-vous l’avoir regardé avec tant de douceur, et m’avoir fui moi-même si cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoi mon amour vous est-il si redoutable ? Vous m’aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-même m’en avez donné des marques involontaires. Je sais mon bonheur ; laissez m’en jouir, et cessez de me rendre malheureux. Est-il possible, reprenait-il, que je sois aimé de madame de Clèves, et que je sois malheureux ? Qu’elle était belle cette nuit ! Comment ai-je pu résister à l’envie de me jeter à ses pieds ? Si je l’avais fait, je l’aurais peut-être empêchée de me fuir ; mon respect l’aurait rassurée : mais peut-être elle ne m’a pas reconnu ; je m’afflige plus que je ne dois, et la vue d’un homme à une heure si extraordinaire l’a effrayée. Ces mêmes pensées occupèrent tout le jour M. de Nemours. Il attendit la nuit avec impatience ; et quand elle fut venue, il reprit le chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de M. de Clèves, qui s’était déguisé afin d’être moins remarqué, le suivit jusqu’au lieu où il l’avait suivi le soir d’auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce prince connut bientôt que madame de Clèves n’avait pas voulu hasarder qu’il essayât encore de la voir : toutes les portes étaient fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s’il ne verrait point de lumières ; mais ce fut inutilement. Madame de Clèves, s’étant douté que M. de Nemours pourrait revenir, était demeurée dans sa chambre ; elle avait appréhendé de n’avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n’avait pas voulu se mettre au hasard de lui parler d’une manière si peu conforme à la conduite qu’elle avait eue jusqu’alors. Quoique M. de Nemours n’eût aucune espérance de la voir, il ne put se résoudre à sortir sitôt d’un lieu où elle était si souvent. Il passa la nuit entière dans le jardin, et trouva quelque consolation à voir du moins les mêmes objets qu’elle voyait tous les jours. Le soleil était levé devant qu’il pensât à se retirer ; mais enfin la crainte d’être découvert l’obligea à s’en aller. Il lui fut impossible de s’éloigner sans voir madame de Clèves ; et il alla chez madame de Mercœur, qui était alors dans cette maison qu’elle avait proche de Coulommiers. Elle fut extrêmement surprise de l’arrivée de son frère. Il inventa une cause de son voyage assez vraisemblable pour la tromper ; et enfin il conduisit si habilement son dessein, qu’il l’obligea à lui proposer d’elle-même d’aller chez madame de Clèves. Cette proposition fut exécutée dès le même jour, et M. de Nemours dit à sa sœur qu’il la quitterait à Coulommiers, pour s’en retourner en diligence trouver le roi. Il fit ce dessein de la quitter à Coulommiers, dans la pensée de l’en laisser partir la première ; et il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves. Comme ils arrivèrent, elle se promenait dans une grande allée qui borde le parterre. La vue de M. de Nemours ne lui causa pas un médiocre trouble, et ne lui laissa plus douter que ce ne fût lui qu’elle avait vu la nuit précédente. Cette certitude lui donna quelque mouvement de colère, par la hardiesse et l’imprudence qu’elle trouvait dans ce qu’il avait entrepris. Ce prince remarqua une impression de froideur sur son visage qui lui donna une sensible douleur. La conversation fut de choses indifférentes ; et néanmoins il trouva l’art d’y faire paraître tant d’esprit, tant de complaisance, et tant d’admiration pour madame de Clèves, qu’il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu’elle avait eue d’abord. Lorsqu’il se sentit rassuré de sa première crainte, il témoigna une extrême curiosité d’aller voir le pavillon de la forêt : il en parla comme du plus agréable lieu du monde, et en fit même une description si particulière, que madame de Mercœur lui dit qu’il fallait qu’il y eût été plusieurs fois pour en connaître si bien toutes les beautés. Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que M. de Nemours y ait jamais entré, c’est un lieu qui n’est achevé que depuis peu. Il n’y a pas long-temps aussi que j’y ai été, reprit M. de Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois point être bien-aise que vous ayez oublié de m’y avoir vu. Madame de Mercœur, qui regardait la beauté des jardins, n’avait point d’attention à ce que disait son frère. Madame de Clèves rougit ; et, baissant les yeux sans regarder M. de Nemours : Je ne me souviens point, lui dit-elle, de vous y avoir vu ; et si vous y avez été, c’est sans que je l’aie su. Il est vrai, madame, répliqua M. de Nemours, que j’y ai été sans vos ordres, et j’y ai passé les plus doux et les plus cruels moments de ma vie. Madame de Clèves entendait trop bien tout ce que disait ce prince ; mais elle n’y répondit point : elle songea à empêcher madame de Mercœur d’aller dans ce cabinet, parce que le portrait de M. de Nemours y était, et qu’elle ne voulait pas qu’elle l’y vît. Elle fit si bien que le temps se passa insensiblement, et madame de Mercœur parla de s’en retourner ; mais quand madame de Clèves vit que M. de Nemours et sa sœur ne s’en allaient pas ensemble, elle jugea bien à quoi elle allait être exposée : elle se trouva dans le même embarras où elle s’était trouvée à Paris, et elle prit aussi le même parti. La crainte que cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons qu’avait son mari ne contribua pas peu à la déterminer ; et, pour éviter que M. de Nemours ne demeurât seul avec elle, elle dit à madame de Mercœur qu’elle l’allait conduire jusques au bord de la forêt, et elle ordonna que son carrosse la suivît. La douleur qu’eut ce prince de trouver toujours cette même continuation des rigueurs en madame de Clèves fut si violente qu’il en pâlit dans le même moment. Madame de Mercœur lui demanda s’il se trouvait mal ; mais il regarda madame de Clèves, sans que personne s’en aperçût, et il lui fit juger, par ses regards, qu’il n’avait d’autre mal que son désespoir. Cependant il fallut qu’il les laissât partir sans oser les suivre ; et, après ce qu’il avait dit, il ne pouvait plus retourner avec sa sœur : ainsi, il revint à Paris, et en partit le lendemain. Le gentilhomme de M. de Clèves l’avait toujours observé : il revint aussi à Paris ; et, comme il vit M. de Nemours parti pour Chambort, il prit la poste, afin d’y arriver devant lui, et de rendre compte de son voyage. Son maître attendait son retour comme ce qui allait décider du malheur de toute sa vie. Sitôt qu’il le vit, il jugea, par son visage et par son silence, qu’il n’avait que des choses fâcheuses à lui apprendre. Il demeura quelque temps saisi d’affliction, la tête baissée sans pouvoir parler ; enfin, il lui fit signe de la main de se retirer. Allez, lui dit-il, je vois ce que vous avez à me dire ; mais je n’ai pas la force de l’écouter. Je n’ai rien à vous apprendre, lui répondit le gentilhomme, sur quoi on puisse faire de jugement assuré : il est vrai que M. de Nemours a entré deux nuits de suite dans le jardin de la forêt, et qu’il a été le jour d’après à Coulommiers, avec madame de Mercœur. C’est assez, répliqua M. de Clèves, c’est assez, en lui faisant encore signe de se retirer, et je n’ai pas besoin d’un plus grand éclaircissement. Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné à son désespoir. Il n’y en a peut-être jamais eu un plus violent, et peu d’hommes d’un aussi grand courage et d’un cœur aussi passionné que M. de Clèves ont ressenti en même temps la douleur que cause l’infidélité d’une maîtresse, et la honte d’être trompé par une femme. M. de Clèves ne put résister à l’accablement où il se trouva. La fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de si grands accidents, que dès ce moment sa maladie parut très-dangereuse : on en donna avis à madame de Clèves ; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il était encore plus mal, elle lui trouva quelque chose de si froid et de si glacé pour elle, qu’elle en fut extrêmement surprise et affligée. Il lui parut même qu’il recevait avec peine les services qu’elle lui rendait ; mais enfin elle pensa que c’était peut-être un effet de sa maladie. D’abord qu’elle fut à Blois, où la cour était alors, M. de Nemours ne put s’empêcher d’avoir de la joie de savoir qu’elle était dans le même lieu que lui. Il essaya de la voir, et alla tous les jours chez M. de Clèves, sur le prétexte de savoir de ses nouvelles ; mais ce fut inutilement. Elle ne sortait point de la chambre de son mari, et avait une douleur violente de l’état où elle le voyait. M. de Nemours était désespéré qu’elle fût si affligée ; il jugeait aisément combien cette affliction renouvelait l’amitié qu’elle avait pour M. de Clèves, et combien cette amitié faisait une diversion dangereuse à la passion qu’elle avait dans le cœur. Ce sentiment lui donna un chagrin mortel pendant quelque temps ; mais l’extrémité du mal de M. de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il vit que madame de Clèves serait peut-être en liberté de suivre son inclination, et qu’il pourrait trouver dans l’avenir une suite de bonheur et de plaisirs durables. Il ne pouvait soutenir cette pensée, tant elle lui donnait de trouble et de transports, et il en éloignait son esprit par la crainte de se trouver trop malheureux, s’il venait à perdre ses espérances. Cependant M. de Clèves était presque abandonné des médecins. Un des derniers jours de son mal, après avoir passé une nuit très-fâcheuse, il dit, sur le matin, qu’il voulait reposer. Madame de Clèves demeura seule dans sa chambre. Il lui parut qu’au lieu de reposer, il avait beaucoup d’inquiétude : elle s’approcha, et se vint mettre à genoux devant son lit, le visage tout couvert de larmes. M. de Clèves avait résolu de ne lui point témoigner le violent chagrin qu’il avait contre elle ; mais les soins qu’elle lui rendait, et son affliction, qui lui paraissait quelquefois véritable, et qu’il regardait aussi quelquefois comme des marques de dissimulation et de perfidie, lui causaient des sentiments si opposés et si douloureux, qu’il ne les put renfermer en lui-même. |
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Madame de La Fayette La Princesse de Clèves |