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Madame de La Fayette
La Princesse de Clèves

Troisième partie (5)
Il est aisé de s’imaginer en quel état ils passèrent la nuit. M. de Clèves avait épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu’il adorait touchée de passion pour un autre. Il ne lui restait plus de courage : il croyait même n’en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étaient si vivement blessés. Il ne savait plus que penser de sa femme : il ne voyait plus quelle conduite il lui devait faire prendre, ni comment il se devait conduire lui-même ; et il ne trouvait de tous côtés que des précipices et des abymes. Enfin, après une agitation et une incertitude très-longues, voyant qu’il devait bientôt s’en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver madame de Clèves, et lui dit qu’il ne s’agissait pas de démêler entre eux qui avait manqué au secret ; mais qu’il s’agissait de faire voir que l’histoire que l’on avait contée était une fable où elle n’avait aucune part ; qu’il dépendait d’elle de le persuader à M. de Nemours et aux autres ; qu’elle n’avait qu’à agir avec lui avec la sévérité et la froideur qu’elle devait avoir pour un homme qui lui témoignait de l’amour ; que, par ce procédé, elle lui ôterait aisément l’opinion qu’elle eût de l’inclination pour lui ; qu’ainsi, il ne fallait point s’affliger de tout ce qu’il aurait pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisait paraître aucune faiblesse, toutes ses pensées se détruiraient aisément ; et que, sur-tout, il fallait qu’elle allât au Louvre et aux assemblées, comme à l’ordinaire.

Après ces paroles, M. de Clèves quitta sa femme, sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu’il lui dit ; et la colère où elle était contre M. de Nemours lui fit croire qu’elle trouverait aussi beaucoup de facilité à l’exécuter ; mais il lui parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d’y paraître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, comme elle devait porter la robe de madame la dauphine, et que c’était une chose où elle avait été préférée à plusieurs autres princesses, il n’y avait pas moyen d’y renoncer, sans faire beaucoup de bruit, et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même ; mais elle prit le reste du jour pour s’y préparer, et pour s’abandonner à tous les sentiments dont elle était agitée. Elle s’enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux celui qui se présentait à elle avec le plus de violence, était d’avoir sujet de se plaindre de M. de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvait douter qu’il n’eût conté cette aventure au vidame de Chartres ; il l’avait avoué, et elle ne pouvait douter aussi, par la manière dont il avait parlé, qu’il ne sût que l’aventure la regardait. Comment excuser une si grande imprudence, et qu’était devenue l’extrême discrétion de ce prince, dont elle avait été si touchée ? Il a été discret, disait-elle, tant qu’il a cru être malheureux ; mais une pensée d’un bonheur, même incertain, a fini sa discrétion. Il n’a pu s’imaginer qu’il était aimé, sans vouloir qu’on le sût. Il a dit tout ce qu’il pouvait dire ; je n’ai pas avoué que c’était lui que j’aimais, il l’a soupçonné, et il a laissé voir ses soupçons. S’il eût eu des certitudes, il en aurait usé de la même sorte. J’ai eu tort de croire qu’il y eût un homme capable de cacher ce qui flatte sa gloire. C’est pourtant pour cet homme que j’ai cru si différent du reste des hommes, que je me trouve comme les autres femmes, étant si éloignée de leur ressembler. J’ai perdu le cœur et l’estime d’un mari qui devait faire ma félicité : je serai bientôt regardée de tout le monde comme une personne qui a une folle et violente passion : celui pour qui je l’ai ne l’ignore plus ; et c’est pour éviter ces malheurs que j’ai hasardé tout mon repos et même ma vie. Ces tristes réflexions étaient suivies d’un torrent de larmes : mais, quelque douleur dont elle se trouvât accablée, elle sentait bien qu’elle aurait eu la force de les supporter, si elle avait été satisfaite de M. de Nemours.

Ce prince n’était pas dans un état plus tranquille. L’imprudence qu’il avait faite d’avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence, lui donnaient un déplaisir mortel. Il ne pouvait se représenter, sans être accablé, l’embarras, le trouble et l’affliction où il avait vu madame de Clèves. Il était inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure qui, bien que galantes par elles-mêmes, lui paraissaient, dans ce moment grossières et peu polies, puisqu’elles avaient fait entendre à madame de Clèves qu’il n’ignorait pas qu’elle était cette femme qui avait une passion violente, et qu’il était celui pour qui elle l’avait. Tout ce qu’il eût pu souhaiter, eût été une conversation avec elle ; mais il trouvait qu’il la devait craindre plutôt que de la desirer. Qu’aurais-je à lui dire, s’écriait-il ? Irais-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connaître ? Lui ferai-je voir que je sais qu’elle m’aime, moi qui n’ai jamais seulement osé lui dire que je l’aimais ? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paraître un homme devenu hardi par des espérances ? Puis-je penser seulement à l’approcher, et oserais-je lui donner l’embarras de soutenir ma vue ? Par où pourrais-je me justifier ? Je n’ai point d’excuse : je suis indigne d’être regardé de madame de Clèves, et je n’espère pas aussi qu’elle me regarde jamais. Je lui ai donné, par ma faute, de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu’elle cherchait, et qu’elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds, par mon imprudence, le bonheur et la gloire d’être aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde ; mais, si j’avais perdu ce bonheur sans qu’elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, ce me serait une consolation ; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait, que celui que je me suis fait auprès d’elle.

M. de Nemours fut long-temps à s’affliger et à penser les mêmes choses. L’envie de parler à madame de Clèves lui venait toujours dans l’esprit. Il songea à en trouver les moyens ; il pensa à lui écrire ; mais enfin, il trouva qu’après la faute qu’il avait faite, et de l’humeur dont elle était, le mieux qu’il pût faire était de lui témoigner un profond respect, par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu’il n’osait se présenter devant elle, et d’attendre ce que le temps, le hasard et l’inclination qu’elle avait pour lui pourraient faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l’infidélité qu’il lui avait faite, de peur de fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de madame, qui se faisaient le lendemain, et le mariage, qui se faisait le jour suivant, occupaient tellement toute la cour, que madame de Clèves et M. de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la dauphine ne parla même qu’en passant à madame de Clèves de la conversation qu’elles avaient eue avec M. de Nemours ; et M. de Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s’était passé ; de sorte qu’elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu’elle l’avait imaginé.

Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale alla coucher à l’Évêché, comme c’était la coutume. Le matin, le duc d’Albe, qui n’était jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d’or, mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de pierreries, et il avait une couronne fermée sur la tête. Le prince d’Orange, habillé aussi magnifiquement, avec ses livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d’Albe à l’hôtel de Villeroy, où il était logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l’Évêché. Sitôt qu’il fut arrivé, on alla par ordre à l’église : le roi menait madame, qui avait aussi une couronne fermée, et sa robe portée par mesdemoiselles de Montpensier et de Longueville ; la reine marchait ensuite, mais sans couronne ; après elle, venait la reine dauphine, Madame sœur du roi, madame de Lorraine, et la reine de Navarre, leurs robes portées par des princesses. Les reines et les princesses avaient toutes leurs filles magnifiquement habillées des mêmes couleurs qu’elles étaient vêtues ; en sorte que l’on connaissait à qui étaient les filles par la couleur de leurs habits. On monta sur l’échafaud qui était préparé dans l’église, et l’on fit la cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à l’Évêché ; et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au palais, où se faisait le festin, et où le parlement, les cours souveraines, et la maison de ville étaient priées d’assister. Le roi, les reines, les princes et princesses mangèrent sur la table de marbre dans la grande salle du palais, le duc d’Albe assis auprès de la nouvelle reine d’Espagne. Au-dessous des degrés de la table de marbre, et à la main droite du roi, était une table pour les ambassadeurs, les archevêques et les chevaliers de l’ordre, et de l’autre côté une table pour messieurs du parlement.

Le duc de Guise, vêtu d’une robe de drap d’or frisé, servait le roi de grand-maître ; M. le prince de Condé, de panetier ; et le duc de Nemours, d’échanson. Après que les tables furent levées, le bal commença ; il fut interrompu par des ballets et par des machines extraordinaires : on le reprit ensuite ; et enfin, après minuit, le roi et toute la cour s’en retourna au Louvre. Quelque triste que fût madame de Clèves, elle ne laissa pas de paraître aux yeux de tout le monde, et sur-tout aux yeux de M. de Nemours, d’une beauté incomparable. Il n’osa lui parler, quoique l’embarras de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyens ; mais il lui fit voir tant de tristesse, et une crainte si respectueuse de l’approcher, qu’elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu’il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le cœur de madame de Clèves.

Enfin, le jour du tournoi arriva. Les reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avaient été destinés. Les quatre tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisaient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.

Le roi n’avait point d’autres couleurs que le blanc et le noir, qu’il portait toujours à cause de madame de Valentinois, qui était veuve. M. de Ferrare, et toute sa suite, avaient du jaune et du rouge. M. de Guise parut avec de l’incarnat et du blanc : on ne savait d’abord par quelle raison il avait ces couleurs, mais on se souvint que c’étaient celles d’une belle personne qu’il avait aimée pendant qu’elle était fille, et qu’il aimait encore, quoiqu’il n’osât plus le lui faire paraître. M. de Nemours avait du jaune et du noir ; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n’eut pas de peine à la deviner : elle se souvint d’avoir dit devant lui qu’elle aimait le jaune, et qu’elle était fâchée d’être blonde, parce qu’elle n’en pouvait mettre. Ce prince crut pouvoir paraître avec cette couleur, sans indiscrétion, puisque, madame de Clèves n’en mettant point, on ne pouvait soupçonner que ce fût la sienne.

Jamais on n’a fait voir tant d’adresse que les quatre tenants en firent paraître. Quoique le roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume, on ne savait à qui donner l’avantage. M. de Nemours avait un agrément dans toutes ses actions, qui pouvait faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que madame de Clèves. Sitôt qu’elle le vit paraître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire ; et, à toutes les courses de ce prince, elle avait de la peine à cacher sa joie, lorsqu’il avait heureusement fourni sa carrière.

Sur le soir, comme tout était presque fini, et que l’on était près de se retirer, le malheur de l’état fit que le roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery, qui était extrêmement adroit, qu’il se mît sur la lice. Le comte supplia le roi de l’en dispenser, et allégua toutes les excuses dont il put s’aviser ; mais le roi, quasi en colère, lui fit dire qu’il le voulait absolument. La reine manda au roi qu’elle le conjurait de ne plus courir, qu’il avait si bien fait qu’il devait être content, et qu’elle le suppliait de revenir auprès d’elle. Il répondit que c’était pour l’amour d’elle qu’il allait courir encore, et entra dans la barrière. Elle lui renvoya M. de Savoie, pour le prier une seconde fois de revenir ; mais tout fut inutile. Il courut, les lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui donna dans l’œil, et y demeura. Ce prince tomba du coup. Ses écuyers, et M. de Montmorency, qui était un des maréchaux de camp, coururent à lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé ; mais le roi ne s’étonna point : il dit que c’était peu de chose, et qu’il pardonnait au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l’on eut porté le roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très-considérable. M. le connétable se souvint dans ce moment de la prédiction que l’on avait faite au roi, qu’il serait tué dans un combat singulier ; et il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie.

Le roi d’Espagne, qui était alors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya son médecin, qui était un homme d’une grande réputation ; mais il jugea le roi sans espérance.

Une cour aussi partagée et aussi remplie d’intérêts opposés n’était pas dans une médiocre agitation à la veille d’un si grand événement ; néanmoins, tous les mouvements étaient cachés, et l’on ne paraissait occupé que de l’unique inquiétude de la santé du roi. Les reines, les princes et les princesses ne sortaient presque point de son antichambre.

Madame de Clèves, sachant qu’elle était obligée d’y être, qu’elle y verrait M. de Nemours, qu’elle ne pourrait cacher à son mari l’embarras que lui causait cette vue, connaissant aussi que la seule présence de ce prince le justifiait à ses yeux, et détruisait toutes ses résolutions, prit le parti de feindre d’être malade. La cour était trop occupée pour avoir de l’attention à sa conduite, et pour démêler si son mal était faux ou véritable. Son mari seul pouvait en connaître la vérité ; mais elle n’était pas fâchée qu’il la connût : ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparait ; et, remplie de ses propres pensées, elle avait toute la liberté de s’y abandonner. Tout le monde était chez le roi. M. de Clèves venait à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservait avec elle le même procédé qu’il avait toujours eu, hors que, quand ils étaient seuls, il y avait quelque chose d’un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avait point reparlé de tout ce qui s’était passé ; et elle n’avait pas eu la force, et n’avait pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.

M. de Nemours, qui s’était attendu à trouver quelques moments à parler à madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n’avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du roi se trouva si considérable que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et d’autant plus admirable qu’il perdait la vie par un accident si malheureux, qu’il mourait à la fleur de son âge, heureux, adoré de ses peuples, et aimé d’une maîtresse qu’il aimait éperdûment. La veille de sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa sœur, avec M. de Savoie, sans cérémonie. L’on peut juger en quel état était la duchesse de Valentinois. La reine ne permit point qu’elle vît le roi, et lui envoya demander les cachets de ce prince, et les pierreries de la couronne qu’elle avait en garde. Cette duchesse s’enquit si le roi était mort ; et, comme on lui eut répondu que non : Je n’ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m’obliger à rendre ce que sa confiance m’a mis entre les mains. Sitôt qu’il fut expiré, au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la reine-mère, le roi et la reine sa femme. M. de Nemours menait la reine-mère. Comme ils commençaient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la reine, sa belle-fille, que c’était à elle à passer la première ; mais il fut aisé de voir qu’il y avait plus d’aigreur que de bienséance dans ce compliment.


fin de la troisième partie.
 
Madame de La Fayette
La Princesse de Clèves