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030 Madame de La Fayette La Princesse de Clèves |
| Troisième partie (4) |
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Peu de jour avant celui que l’on avait
choisi pour la cérémonie du mariage, la
reine dauphine donnait à souper au roi son
beau-père et à la duchesse de Valentinois.
Madame de Clèves, qui était occupée à
s’habiller, alla au Louvre plus tard que de
coutume. En y allant, elle trouva un
gentilhomme qui la venait querir de la part
de madame la dauphine. Comme elle entra dans
sa chambre, cette princesse lui cria de
dessus son lit, où elle était, qu’elle
l’attendait avec une grande impatience. Je
crois, madame, lui répondit-elle, que je ne
dois pas vous remercier de cette impatience,
et qu’elle est sans doute causée par quelque
autre chose que par l’envie de me voir. Vous
avez raison, lui répliqua la reine dauphine
: mais, néanmoins, vous devez m’en être
obligée ; car je veux vous apprendre une
aventure que je suis assurée que vous serez
bien aise de savoir. Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et par bonheur pour elle, elle n’avait pas le jour au visage. Vous savez, lui dit cette reine, l’envie que nous avions de deviner ce qui causait le changement qui paraît au duc de Nemours : je crois le savoir, et c’est une chose qui vous surprendra. Il est éperdûment amoureux et fort aimé d’une des plus belles personnes de la cour. Ces paroles, que madame de Clèves ne pouvait s’attribuer, puisqu’elle ne croyait pas que personne sût qu’elle aimait ce prince, lui causèrent une douleur qu’il est aisé de s’imaginer. Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive surprendre d’un homme de l’âge de M. de Nemours, et fait comme il est. Ce n’est pas aussi, reprit madame la dauphine, ce qui vous doit étonner ; mais c’est de savoir que cette femme qui aime M. de Nemours ne lui en a jamais donné aucune marque, et que la peur qu’elle a eue de n’être pas toujours maîtresse de sa passion a fait qu’elle l’a avouée à son mari, afin qu’il l’ôtât de la cour. Et c’est M. de Nemours lui-même qui a conté ce que je vous dis. Si madame de Clèves avait eu d’abord de la douleur, par la pensée qu’elle n’avait aucune part à cette aventure, les dernières paroles de madame la dauphine lui donnèrent du désespoir, par la certitude de n’y en avoir que trop. Elle ne put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit, pendant que la reine continuait de parler, si occupée de ce qu’elle disait, qu’elle ne prenait pas garde à cet embarras. Lorsque madame de Clèves fut un peu remise : Cette histoire ne me paraît guère vraisemblable, madame, répondit-elle, et je voudrais bien savoir qui vous l’a contée. C’est madame de Martigues, répliqua madame la dauphine, qui l’a apprise du vidame de Chartres. Vous savez qu’il en est amoureux : il la lui a confiée comme un secret, et il la sait du duc de Nemours lui-même : il est vrai que le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et ne lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé, mais le vidame de Chartres n’en doute point. Comme la reine dauphine achevait ces paroles, quelqu’un s’approcha du lit. Madame de Clèves était tournée d’une sorte qui l’empêchait de voir qui c’était ; mais elle n’en douta pas, lorsque madame la dauphine se récria avec un air de gaieté et de surprise : Le voilà lui-même, et je veux lui demander ce qui en est. Madame de Clèves connut bien que c’était le duc de Nemours, comme ce l’était en effet. Sans se tourner de son côté, elle s’avança avec précipitation vers madame la dauphine, et lui dit tout bas qu’il fallait bien se garder de lui parler de cette aventure ; qu’il l’avait confiée au vidame de Chartres, et que ce serait une chose capable de les brouiller. Madame la dauphine lui répondit, en riant, qu’elle était trop prudente, et se retourna vers M. de Nemours. Il était paré pour l’assemblée du soir ; et prenant la parole avec cette grace qui lui était si naturelle : Je crois, madame, dit-il, que je puis penser, sans témérité, que vous parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein de me demander quelque chose, et que madame de Clèves s’y oppose. Il est vrai, répondit madame la dauphine ; mais je n’aurai pas pour elle la complaisance que j’ai accoutumé d’avoir. Je veux savoir de vous si une histoire que l’on m’a contée est véritable, et si vous n’êtes pas celui qui êtes amoureux et aimé d’une femme de la cour qui vous cache sa passion avec soin, et qui l’a avouée à son mari. Le trouble et l’embarras de madame de Clèves étaient au-delà de tout ce que l’on peut s’imaginer ; et si la mort se fût présentée pour la tirer de cet état, elle l’aurait trouvée agréable. Mais M. de Nemours était encore plus embarrassé, s’il est possible : le discours de madame la dauphine, dont il avait eu lieu de croire qu’il n’était pas haï, en présence de madame de Clèves, qui était la personne de la cour en qui elle avait le plus de confiance, et qui en avait aussi le plus en elle, lui donnait une si grande confusion de pensées bizarres, qu’il lui fut impossible d’être maître de son visage. L’embarras où il voyait madame de Clèves par sa faute, et la pensée du juste sujet qu’il lui donnait de le haïr, lui causa un saisissement qui ne lui permit pas de répondre. Madame la dauphine voyant à quel point il était interdit : Regardez-le, regardez-le, dit-elle à madame de Clèves, et jugez si cette aventure n’est pas la sienne. Cependant, M. de Nemours, revenant de son premier trouble, et voyant l’importance de sortir d’un pas si dangereux, se rendit maître tout d’un coup de son esprit et de son visage. J’avoue, madame, dit-il, que l’on ne peut être plus surpris et plus affligé que je le suis de l’infidélité que m’a faite le vidame de Chartres, en racontant l’aventure d’un de mes amis que je lui avais confiée. Je pourrais m’en venger, continua-t-il en souriant, avec un air tranquille qui ôta quasi à madame la dauphine les soupçons qu’elle venait d’avoir : il m’a confié des choses qui ne sont pas d’une médiocre importance. Mais, je ne sais, madame, poursuivit-il, pourquoi vous me faites l’honneur de me mêler à cette aventure. Le vidame ne peut pas dire qu’elle me regarde, puisque je lui ai dit le contraire. La qualité d’un homme amoureux me peut convenir ; mais, pour celle d’un homme aimé, je ne crois pas, madame, que vous puissiez me la donner. Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à madame la dauphine qui eût du rapport à ce qu’il lui avait fait paraître en d’autres temps, afin de lui détourner l’esprit des pensées qu’elle avait pu avoir. Elle crut bien aussi entendre ce qu’il disait ; mais, sans y répondre, elle continua à lui faire la guerre de son embarras. J’ai été troublé, madame, lui répondit-il, pour l’intérêt de mon ami, et par les justes reproches qu’il me pourrait faire d’avoir redit une chose qui lui est plus chère que la vie. Il ne me l’a néanmoins confiée qu’à demi, et il ne m’a pas nommé la personne qu’il aime : je sais seulement qu’il est l’homme du monde le plus amoureux et le plus à plaindre. Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua madame la dauphine, puisqu’il est aimé ? Croyez-vous qu’il le soit, madame, reprit-il, et qu’une personne qui aurait une véritable passion pût la découvrir à son mari ? Cette personne ne connaît pas sans doute l’amour, et elle a pris pour lui une légère reconnaissance de l’attachement que l’on a pour elle. Mon ami ne se peut flatter d’aucune espérance ; mais, tout malheureux qu’il est, il se trouve heureux d’avoir du moins donné la peur de l’aimer, et il ne changerait pas son état contre celui du plus heureux amant du monde. Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit madame la dauphine, et je commence à croire que ce n’est pas de vous dont vous parlez. Il ne s’en faut guère, continua-t-elle, que je ne sois de l’avis de madame de Clèves, qui soutient que cette aventure ne peut être véritable. Je ne crois pas en effet qu’elle le puisse être, reprit madame de Clèves, qui n’avait point encore parlé ; et, quand il serait possible qu’elle le fût, par où l’aurait-on pu savoir ? Il n’y a pas d’apparence qu’une femme capable d’une chose si extraordinaire eût la faiblesse de la raconter : apparemment son mari ne l’aurait pas racontée non plus, ou ce serait un mari bien indigne du procédé que l’on aurait eu avec lui. M. de Nemours, qui vit les soupçons de madame de Clèves sur son mari, fut bien aise de les lui confirmer ; il savait que c’était le plus redoutable rival qu’il eût à détruire. La jalousie, répondit-il, et la curiosité d’en savoir peut-être davantage que l’on ne lui en a dit, peuvent faire faire bien des imprudences à un mari. Madame de Clèves était à la dernière épreuve de sa force et de son courage, et, ne pouvant plus soutenir la conversation, elle allait dire qu’elle se trouvait mal, lorsque, par bonheur pour elle, la duchesse de Valentinois entra, qui dit à madame la dauphine que le roi allait arriver. Cette reine passa dans son cabinet pour s’habiller. M. de Nemours s’approcha de madame de Clèves, comme elle la voulait suivre. Je donnerais ma vie, madame, lui dit-il, pour vous parler un moment ; mais, de tout ce que j’aurais d’important à vous dire, rien ne me le paraît davantage que de vous supplier de croire que, si j’ai dit quelque chose où madame la dauphine puisse prendre part, je l’ai fait par des raisons qui ne la regardent pas. Madame de Clèves ne fit pas semblant d’entendre M. de Nemours ; elle le quitta sans le regarder, et se mit à suivre le roi, qui venait d’entrer. Comme il y avait beaucoup de monde, elle s’embarrassa dans sa robe, et fit un faux pas : elle se servit de ce prétexte pour sortir d’un lieu où elle n’avait pas la force de demeurer, et, feignant de ne se pouvoir soutenir, elle s’en alla chez elle. M. de Clèves vint au Louvre, et fut étonné de n’y pas trouver sa femme : on lui dit l’accident qui lui était arrivé. Il s’en retourna à l’heure même, pour apprendre de ses nouvelles : il la trouva au lit, et il sut que son mal n’était pas considérable. Quand il eut été quelque temps auprès d’elle, il s’aperçut qu’elle était dans une tristesse si excessive qu’il en fut surpris. Qu’avez-vous, madame, lui dit-il ? Il me paraît que vous avez quelque autre douleur que celle dont vous vous plaignez. J’ai la plus sensible affliction que je pouvais jamais avoir, répondit-elle. Quel usage avez-vous fait de la confiance extraordinaire ou, pour mieux dire folle, que j’ai eue en vous ? Ne méritais-je pas le secret ? et, quand je ne l’aurais pas mérité, votre propre intérêt ne vous y engageait-il pas ? Fallait-il que la curiosité de savoir un nom que je ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu’un pour tâcher de le découvrir ? Ce ne peut être que cette seule curiosité qui vous ait fait faire une si cruelle imprudence. Les suites en sont aussi fâcheuses qu’elles pouvaient l’être : cette aventure est sue, et on me la vient de conter, ne sachant pas que j’y eusse le principal intérêt. Que me dites-vous, madame, lui répondit-il ? Vous m’accusez d’avoir conté ce qui s’est passé entre vous et moi, et vous m’apprenez que la chose est sue. Je ne me justifie pas de l’avoir redite ; vous ne le sauriez croire, et il faut, sans doute, que vous ayez pris pour vous ce que l’on vous a dit de quelque autre. Ah ! monsieur, reprit-elle, il n’y a pas dans le monde une autre aventure pareille à la mienne ; il n’y a point une autre femme capable de la même chose. Le hasard ne peut l’avoir fait inventer ; on ne l’a jamais imaginée, et cette pensée n’est jamais tombée dans un autre esprit que le mien. Madame la dauphine vient de me conter toute cette aventure ; elle l’a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de M. de Nemours. M. de Nemours ! s’écria M. de Clèves, avec une action qui marquait du transport et du désespoir. Quoi ! M. de Nemours sait que vous l’aimez, et que je le sais ! Vous voulez toujours choisir M. de Nemours plutôt qu’un autre, répliqua-t-elle : je vous ai dit que je ne vous répondrai jamais sur vos soupçons. J’ignore si M. de Nemours sait la part que j’ai dans cette aventure, et celle que vous lui avez donnée ; mais il l’a contée au vidame de Chartres, et lui a dit qu’il la savait d’un de ses amis, qui ne lui avait pas nommé la personne. Il faut que cet ami de M. de Nemours soit des vôtres, et que vous vous soyez fié à lui pour tâcher de vous éclaircir. A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit M. de Clèves, et voudrait-on éclaircir ses soupçons au prix d’apprendre à quelqu’un ce que l’on souhaiterait de se cacher à soi-même ? Songez plutôt, madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n’avez pu soutenir toute seule l’embarras où vous vous êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie. N’achevez point de m’accabler, s’écria-t-elle, et n’ayez point la dureté de m’accuser d’une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m’en soupçonner, et, puisque j’ai été capable de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre ? L’aveu que madame de Clèves avait fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle niait si fortement de s’être confiée à personne, que M. de Clèves ne savait que penser. D’un autre côté, il était assuré de n’avoir rien redit ; c’était une chose que l’on ne pouvait avoir devinée : elle était sue ; ainsi il fallait que ce fût par l’un des deux : mais ce qui lui causait une douleur violente, était de savoir que ce secret était entre les mains de quelqu’un, et qu’apparemment il serait bientôt divulgué. Madame de Clèves pensait à-peu-près les mêmes choses ; elle trouvait également impossible que son mari eût parlé, et qu’il n’eût pas parlé : ce qu’avait dit M. de Nemours, que la curiosité pouvait faire faire des imprudences à un mari, lui paraissait se rapporter si juste à l’état de M. de Clèves, qu’elle ne pouvait croire que ce fût une chose que le hasard eût fait dire ; et cette vraisemblance la déterminait à croire que M. de Clèves avait abusé de la confiance qu’elle avait en lui. Ils étaient si occupés l’un et l’autre de leurs pensées, qu’ils furent long-temps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes choses qu’ils avaient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent le cœur et l’esprit plus éloignés et plus altérés qu’ils ne les avaient encore eus. |
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Madame de La Fayette La Princesse de Clèves |