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Madame de La Fayette
La Princesse de Clèves
Seconde partie (4)
Madame de Clèves n’était pas peu embarrassée : la raison voulait qu’elle demandât son portrait ; mais, en le demandant publiquement, c’était apprendre à tout le monde les sentiments que ce prince avait pour elle ; et, en le lui demandant en particulier, c’était quasi l’engager à lui parler de sa passion ; enfin, elle jugea qu’il valait mieux le lui laisser, et elle fut bien aise de lui accorder une faveur qu’elle lui pouvait faire sans qu’il sût même qu’elle la lui faisait. M. de Nemours, qui remarquait son embarras, et qui en devinait quasi la cause, s’approcha d’elle et lui dit tout bas : Si vous avez vu ce que j’ai osé faire, ayez la bonté, madame, de me laisser croire que vous l’ignorez, je n’ose vous en demander davantage ; et il se retira après ces paroles, et n’attendit point sa réponse.

Madame la dauphine sortit pour s’aller promener, suivie de toutes les dames, et M. de Nemours alla se renfermer chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d’avoir un portrait de madame de Clèves. Il sentait tout ce que la passion peut faire sentir de plus agréable ; il aimait la plus aimable personne de la cour ; il s’en faisait aimer malgré elle, et il voyait dans toutes ses actions cette sorte de trouble et d’embarras que cause l’amour dans l’innocence de la première jeunesse.

Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin : comme on trouvait la boîte où il devait être, l’on ne soupçonna point qu’il eût été dérobé, et l’on crut qu’il était tombé par hasard. M. de Clèves était affligé de cette perte ; et, après qu’on eut encore cherché inutilement, il dit à sa femme, mais d’une manière qui faisait voir qu’il ne le pensait pas, qu’elle avait sans doute quelque amant caché à qui elle avait donné ce portrait, ou qui l’avait dérobé, et qu’un autre qu’un amant ne se serait pas contenté de la peinture sans la boîte.

Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression dans l’esprit de madame de Clèves : elles lui donnèrent des remords : elle fit réflexion à la violence de l’inclination qui l’entraînait vers M. de Nemours ; elle trouva qu’elle n’était plus maîtresse de ses paroles et de son visage ; elle pensa que Lignerolles était revenu, qu’elle ne craignait plus l’affaire d’Angleterre, qu’elle n’avait plus de soupçons sur madame la dauphine, qu’enfin il n’y avait plus rien qui la pût défendre, et qu’il n’y avait de sûreté pour elle qu’en s’éloignant. Mais comme elle n’était pas maîtresse de s’éloigner, elle se trouvait dans une grande extrémité et prête à tomber dans ce qui lui paraissait le plus grand des malheurs, qui était de laisser voir à M. de Nemours l’inclination qu’elle avait pour lui. Elle se souvenait de tout ce que madame de Chartres lui avait dit en mourant, et des conseils qu’elle lui avait donnés de prendre toutes sortes de partis, quelque difficiles qu’ils pussent être, plutôt que de s’embarquer dans une galanterie. Ce que M. de Clèves lui avait dit sur la sincérité, en parlant de madame de Tournon, lui revint dans l’esprit ; il lui sembla qu’elle lui devait avouer l’inclination qu’elle avait pour M. de Nemours. Cette pensée l’occupa long-temps : ensuite elle fut étonnée de l’avoir eue ; elle y trouva de la folie, et retomba dans l’embarras de ne savoir quel parti prendre.

La paix était signée. Madame Élisabeth, après beaucoup de répugnance, s’était résolue à obéir au roi son père. Le duc d’Albe avait été nommé pour venir l’épouser au nom du Roi Catholique, et il devait bientôt arriver. L’on attendait le duc de Savoie, qui venait épouser Madame, sœur du roi, et dont les noces se devaient faire en même temps. Le roi ne songeait qu’à rendre ces noces célèbres par des divertissements où il pût faire paraître l’adresse et la magnificence de sa cour. On proposa tout ce qui se pouvait faire de plus grand pour des ballets et des comédies ; mais le roi trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut d’un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les étrangers seraient reçus, et dont le peuple pourrait être spectateur. Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent avec joie dans le dessein du roi, et sur-tout le duc de Ferrare, M. de Guise et M. de Nemours, qui surpassaient tous les autres dans ces sortes d’exercices. Le roi les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi.

L’on fit publier par tout le royaume, qu’en la ville de Paris, le pas était ouvert au quinzième juin, par sa Majesté Très-Chrétienne, et par les princes Alphonse d’Est, duc de Ferrare, François de Lorraine, duc de Guise, et Jacques de Savoie, duc de Nemours, pour être tenu contre tous venants : à commencer le premier combat à cheval en lice, en double pièce, quatre coups de lance, et un pour les dames ; le deuxième combat à coups d’épée, un à un, ou deux à deux, à la volonté des maîtres du camp ; le troisième combat à pied, trois coups de pique et six coups d’épée : que les tenants fourniraient de lances, d’épées et de piques, au choix des assaillants ; et que, si en courant on donnait au cheval, on serait mis hors des rangs : qu’il y aurait quatre maîtres du camp pour donner les ordres, et que ceux des assaillants qui auraient le plus rompu et le mieux fait auraient un prix dont la valeur serait à la discrétion des juges : que tous les assaillants, tant français qu’étrangers, seraient tenus de venir toucher à l’un des écus qui seraient pendus au perron, au bout de la lice, ou à plusieurs, selon leur choix ; que là ils trouveraient un officier d’armes qui les recevrait pour les enrôler selon leur rang et selon les écus qu’ils auraient touchés : que les assaillants seraient tenus de faire apporter par un gentilhomme leur écu avec leurs armes, pour le pendre au perron trois jours avant le commencement du tournoi ; qu’autrement ils n’y seraient point reçus sans le congé des tenants.

On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui venait du château des Tournelles, qui traversait la rue Saint-Antoine, et qui allait rendre aux écuries royales. Il y avait des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres, avec des loges couvertes, qui formaient des espèces de galeries, qui faisaient un très-bel effet à la vue, et qui pouvaient contenir un nombre infini de personnes. Tous les princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin d’ordonner ce qui leur était nécessaire pour paraître avec éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes qu’ils aimaient.

Peu de jours avant l’arrivée du duc d’Albe, le roi fit une partie de paume avec M. de Nemours, le chevalier de Guise, et le vidame de Chartres. Les reines les allèrent voir jouer, suivies de toutes les dames, et entre autres de madame de Clèves. Après que la partie fut finie, comme l’on sortait du jeu de paume, Chastelart s’approcha de la reine dauphine, et lui dit que le hasard lui venait de mettre entre les mains une lettre de galanterie qui était tombée de la poche de M. de Nemours. Cette reine, qui avait toujours de la curiosité pour ce qui regardait ce prince, dit à Chastelart de la lui donner : elle la prit, et suivit la reine sa belle-mère, qui s’en allait avec le roi voir travailler à la lice. Après que l’on y eut été quelque temps, le roi fit amener des chevaux qu’il avait fait venir depuis peu. Quoiqu’ils ne fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit donner à tous ceux qui l’avaient suivi. Le roi et M. de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux : ces chevaux se voulurent jeter l’un à l’autre. M. de Nemours, par la crainte de blesser le roi, recula brusquement, et porta son cheval contre un pilier du manége, avec tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L’intérêt qu’elle y prenait lui donna une appréhension et un trouble qu’elle ne songea pas à cacher ; elle s’approcha de lui avec les reines, et avec un visage si changé, qu’un homme moins intéressé que le chevalier de Guise s’en fût aperçu : aussi le remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d’attention à l’état où était madame de Clèves, qu’à celui où était M. de Nemours. Le coup que ce prince s’était donné lui causa un si grand éblouissement qu’il demeura quelque temps la tête penchée sur ceux qui le soutenaient. Quand il la releva, il vit d’abord madame de Clèves ; il connut, sur son visage, la pitié qu’elle avait de lui, et il la regarda d’une sorte qui pût lui faire juger combien il en était touché. Il fit ensuite des remercîments aux reines de la bonté qu’elles lui témoignaient, et des excuses de l’état où il avait été devant elles. Le roi lui ordonna de s’aller reposer.
Madame de Clèves, après s’être remise de la frayeur qu’elle avait eue, fit bientôt réflexion aux marques qu’elle en avait données. Le chevalier de Guise ne la laissa pas long-temps dans l’espérance que personne ne s’en serait aperçu. Il lui donna la main pour la conduire hors de la lice : Je suis plus à plaindre que M. de Nemours, madame, lui dit-il ; pardonnez-moi, si je sors de ce profond respect que j’ai toujours eu pour vous, et si je vous fais paraître la vive douleur que je sens de ce que je viens de voir ; c’est la première fois que j’ai été assez hardi pour vous parler, et ce sera aussi la dernière. La mort, ou du moins un éloignement éternel, m’ôteront d’un lieu où je ne puis plus vivre, puisque je viens de perdre la triste consolation de croire que tous ceux qui osent vous regarder sont aussi malheureux que moi.

Madame de Clèves ne répondit que quelques paroles mal arrangées, comme si elle n’eût pas entendu ce que signifiaient celles du chevalier de Guise. Dans un autre temps, elle aurait été offensée qu’il lui eût parlé des sentiments qu’il avait pour elle ; mais, dans ce moment, elle ne sentit que l’affliction de voir qu’il s’était aperçu de ceux qu’elle avait pour M. de Nemours. Le chevalier de Guise en fut si convaincu et si pénétré de douleur, que, dès ce jour, il prit la résolution de ne penser jamais à être aimé de madame de Clèves. Mais, pour quitter cette entreprise qui lui avait paru si difficile et si glorieuse, il en fallait quelque autre dont la grandeur pût l’occuper : il se mit dans l’esprit de prendre Rhodes, dont il avait déja eu quelque pensée ; et, quand la mort l’ôta du monde dans la fleur de sa jeunesse, et dans le temps qu’il avait acquis la réputation d’un des plus grands princes de son siècle, le seul regret qu’il témoigna de quitter la vie fut de n’avoir pu exécuter une si belle résolution, dont il croyait le succès infaillible par tous les soins qu’il en avait pris.

Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la reine, l’esprit bien occupé de ce qui s’était passé. M. de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement, et comme un homme qui ne se sentait pas de l’accident qui lui était arrivé : il paraissait même plus gai que de coutume ; et la joie de ce qu’il croyait avoir vu lui donnait un air qui augmentait encore son agrément. Tout le monde fut surpris lorsqu’il entra, et il n’y eut personne qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté madame de Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant de le voir. Le roi sortit d’un cabinet où il était, et, le voyant parmi les autres, il l’appela pour lui parler de son aventure. M. de Nemours passa auprès de madame de Clèves, et lui dit tout bas : J’ai reçu aujourd’hui des marques de votre pitié, madame ; mais ce n’est pas de celles dont je suis le plus digne. Madame de Clèves s’était bien doutée que ce prince s’était aperçu de la sensibilité qu’elle avait eue pour lui ; et ses paroles lui firent voir qu’elle ne s’était pas trompée. Ce lui était une grande douleur de voir qu’elle n’était plus maîtresse de cacher ses sentiments, et de les avoir laissé paraître au chevalier de Guise. Elle en avait aussi beaucoup que M. de Nemours les connût ; mais cette dernière douleur n’était pas si entière, et elle était mêlée de quelque sorte de douceur.

La reine dauphine, qui avait une extrême impatience de savoir ce qu’il y avait dans la lettre que Chastelart lui avait donnée, s’approcha de madame de Clèves : Allez lire cette lettre, lui dit-elle ; elle s’adresse à M. de Nemours, et, selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement, gardez-là ; venez ce soir à mon coucher pour me la rendre, et pour me dire si vous en connaissez l’écriture. Madame la dauphine quitta madame de Clèves après ces paroles, et la laissa si étonnée, et dans un si grand saisissement, qu’elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa place. L’impatience et le trouble où elle était ne lui permirent pas de demeurer chez la reine ; elle s’en alla chez elle, quoiqu’il ne fût pas l’heure où elle avait accoutumé de se retirer. Elle tenait cette lettre avec une main tremblante : ses pensées étaient si confuses qu’elle n’en avait aucune distincte ; et elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu’elle ne connaissait point, et qu’elle n’avait jamais sentie. Sitôt qu’elle fut dans son cabinet, elle ouvrit cette lettre, et la trouva telle :

« Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le changement qui vous paraît en moi soit un effet de ma légèreté : je veux vous apprendre que votre infidélité en est la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre infidélité ; vous me l’aviez cachée avec tant d’adresse, et j’ai pris tant de soin de vous cacher que je la savais, que vous avez raison d’être étonné qu’elle me soit connue. Je suis surprise moi-même que j’aie pu ne vous en rien faire paraître. Jamais douleur n’a été pareille à la mienne : je croyais que vous aviez pour moi une passion violente ; je ne vous cachais plus celle que j’avais pour vous ; et, dans le temps que je vous la laissais voir toute entière, j’appris que vous me trompiez, que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle maîtresse. Je le sus le jour de la course de bague ; c’est ce qui fit que je n’y allai point. Je feignis d’être malade pour cacher le désordre de mon esprit ; mais je le devins en effet, et mon corps ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai à me porter mieux, je feignis encore d’être fort mal, afin d’avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de quelle sorte j’en devais user avec vous : je pris et je quittai vingt fois les mêmes résolutions ; mais enfin je vous trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous la point faire paraître. Je voulus blesser votre orgueil, en vous faisant voir que ma passion s’affaiblissait d’elle-même. Je crus diminuer par-là le prix du sacrifice que vous en faisiez ; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de montrer combien je vous aimais pour en paraître plus aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes, pour jeter dans l’esprit de celle à qui vous les donniez que l’on cessait de vous aimer. Je ne voulus pas qu’elle eût le plaisir d’apprendre que je savais qu’elle triomphait de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir et par mes reproches. Je pensai que je ne vous punirais pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerais qu’une légère douleur si je cessais de vous aimer lorsque vous ne m’aimiez plus. Je trouvai qu’il fallait que vous m’aimassiez pour sentir le mal de n’être point aimé, que j’éprouvais si cruellement. Je crus que, si quelque chose pouvait rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi, c’était de vous faire voir que les miens étaient changés ; mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, et comme si je n’eusse pas eu la force de vous l’avouer. Je m’arrêtai à cette résolution : mais qu’elle me fut difficile à prendre ! et qu’en vous revoyant elle me parut impossible à exécuter ! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches et par mes pleurs. L’état où j’étais encore, par ma santé, me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction. Je fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous, comme vous dissimuliez avec moi ; néanmoins je me faisais une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire que je vous aimais, que vous vîtes plutôt que je n’avais eu dessein de vous laisser voir que mes sentiments étaient changés. Vous en fûtes blessé ; vous vous en plaignîtes : je tâchais de vous rassurer ; mais c’était d’une manière si forcée, que vous en étiez encore mieux persuadé que je ne vous aimais plus. Enfin, je fis tout ce que j’avais eu intention de faire. La bizarrerie de votre cœur vous fit revenir vers moi, à mesure que vous voyiez que je m’éloignais de vous. J’ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance : il m’a paru que vous m’aimiez mieux que vous n’aviez jamais fait, et je vous ai fait voir que je ne vous aimais plus. J’ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement abandonné celle pour qui vous m’aviez quittée. J’ai eu aussi des raisons pour être persuadée que vous ne lui aviez jamais parlé de moi. Mais votre retour et votre discrétion n’ont pu réparer votre légèreté : votre cœur a été partagé entre moi et une autre ; vous m’avez trompée, cela suffit pour m’ôter le plaisir d’être aimée de vous, comme je croyais mériter de l’être, et pour me laisser dans cette résolution que j’ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous êtes si surpris. »
 
Madame de La Fayette
La Princesse de Clèves