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Madame de La Fayette
La Princesse de Clèves
Seconde partie (3)
Quelques jours après, le roi était chez la reine à l’heure du cercle ; l’on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étaient partagées sur la croyance que l’on y devait donner. La reine y ajoutait beaucoup de foi : elle soutint qu’après tant de choses qui avaient été prédites, et que l’on avait vu arriver, on ne pouvait douter qu’il n’y eût quelque certitude dans cette science. D’autres soutenaient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvaient véritables faisait bien voir que ce n’était qu’un effet du hasard.

J’ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l’avenir, dit le roi ; mais on m’a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l’on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu’il vint ici un homme d’une grande réputation dans l’astrologie. Tout le monde l’alla voir : j’y allai comme les autres, mais sans lui dire qui j’étais, et je menai M. de Guise et Descars ; je les fis passer les premiers. L’astrologue néanmoins s’adressa d’abord à moi, comme s’il m’eût jugé le maître des autres : peut-être qu’il me connaissait ; cependant il me dit une chose qui ne me convenait pas s’il m’eût connu. Il me prédit que je serais tué en duel. Il dit ensuite à M. de Guise qu’il serait tué par derrière, et à Descars qu’il aurait la tête cassée d’un coup de pied de cheval. M. de Guise s’offensa quasi de cette prédiction, comme si on l’eût accusé de devoir fuir. Descars ne fut guère satisfait de trouver qu’il devait finir par un accident si malheureux. Enfin, nous sortîmes tous très-mal contents de l’astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à M. de Guise et à Descars, mais il n’y a guère d’apparence que je sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le roi d’Espagne et moi ; et, quand nous ne l’aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler, comme le roi mon père fit appeler Charles-Quint.

Après le malheur que le roi conta qu’on lui avait prédit, ceux qui avaient soutenu l’astrologie en abandonnèrent le parti, et tombèrent d’accord qu’il n’y fallait donner aucune croyance. Pour moi, dit tout haut M. de Nemours, je suis l’homme du monde qui doit le moins y en avoir ; et, se tournant vers madame de Clèves, auprès de qui il était : On m’a prédit, lui dit-il tout bas, que je serais heureux par les bontés de la personne du monde pour qui j’aurais la plus violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez juger, madame, si je dois croire aux prédictions.

Madame la dauphine, qui crut, par ce que M. de Nemours avait dit tout haut, que ce qu’il disait tout bas était quelque fausse prédiction qu’on lui avait faite, demanda à ce prince ce qu’il disait à madame de Clèves. S’il eût eu moins de présence d’esprit, il eût été surpris de cette demande ; mais prenant la parole sans hésiter : Je lui disais, madame, répondit-il, que l’on m’a prédit que je serais élevé à une si haute fortune que je n’oserais même y prétendre. Si l’on ne vous a fait que cette prédiction, repartit madame la dauphine en souriant, et pensant à l’affaire d’Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l’astrologie, et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir. Madame de Clèves comprit bien ce que voulait dire madame la dauphine ; mais elle entendait bien aussi que la fortune dont M. de Nemours voulait parler n’était pas d’être roi d’Angleterre.

Comme il y avait déjà assez long-temps de la mort de sa mère, il fallait qu’elle commençât à paraître dans le monde, et à faire sa cour comme elle avait accoutumé : elle voyait M. de Nemours chez madame la dauphine ; elle le voyait chez M. de Clèves, où il venait souvent avec d’autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas faire remarquer ; mais elle ne le voyait plus qu’avec un trouble dont il s’apercevait aisément.

Quelque application qu’elle eût à éviter ses regards, et à lui parler moins qu’à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient d’un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince, qu’il ne lui était pas indifférent. Un homme moins pénétrant que lui ne s’en fût peut-être pas aperçu ; mais il avait déja été aimé tant de fois qu’il était difficile qu’il ne connût pas quand on l’aimait. Il voyait bien que le chevalier de Guise était son rival, et ce prince connaissait que M. de Nemours était le sien. Il était le seul homme de la cour qui eût démêlé cette vérité ; son intérêt l’avait rendu plus clairvoyant que les autres ; la connaissance qu’ils avaient de leurs sentiments leur donnait une aigreur qui paraissait en toutes choses, sans éclater néanmoins par aucun démêlé, mais ils étaient opposés en tout. Ils étaient toujours de différent parti dans les courses de bagues, dans les combats à la barrière, et dans tous les divertissements où le roi s’occupait ; et leur émulation était si grande, qu’elle ne se pouvait cacher.

L’affaire d’Angleterre revenait souvent dans l’esprit de madame de Clèves : il lui semblait que M. de Nemours ne résisterait point aux conseils du roi et aux instances de Lignerolles. Elle voyait avec peine que ce dernier n’était point encore de retour, et elle l’attendait avec impatience. Si elle eût suivi ses mouvements, elle se serait informée avec soin de l’état de cette affaire ; mais le même sentiment qui lui donnait de la curiosité, l’obligeait à la cacher ; et elle s’enquérait seulement de la beauté, de l’esprit, et de l’humeur de la reine Élisabeth. On apporta un de ses portraits chez le roi, qu’elle trouva plus beau qu’elle n’avait envie de le trouver ; et elle ne put s’empêcher de dire qu’il était flatté. Je ne le crois pas, reprit madame la dauphine, qui était présente ; cette princesse a la réputation d’être belle, et d’avoir un esprit fort au-dessus du commun, et je sais bien qu’on me l’a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen sa mère. Jamais femme n’a eu tant de charmes et tant d’agrément dans sa personne et dans son humeur. J’ai ouï dire que son visage avait quelque chose de vif et de singulier, et qu’elle n’avait aucune ressemblance avec les autres beautés anglaises. Il me semble aussi, reprit madame de Clèves, que l’on dit qu’elle était née en France. Ceux qui l’ont cru se sont trompés, répondit madame la dauphine, et je vais vous conter son histoire en peu de mots :

Elle était d’une bonne maison d’Angleterre. Henri VIII avait été amoureux de sa sœur et de sa mère, et l’on a même soupçonné qu’elle était sa fille. Elle vint ici avec la sœur de Henri VII, qui épousa le roi Louis XII. Cette princesse, qui était jeune et galante, eut beaucoup de peine à quitter la cour de France après la mort de son mari ; mais Anne de Boulen, qui avait les mêmes inclinations que sa maîtresse, ne se put résoudre à en partir. Le feu roi en était amoureux, et elle demeura fille d’honneur de la reine Claude. Cette reine mourut, et madame Marguerite, sœur du roi, duchesse d’Alençon, et depuis reine de Navarre, dont vous avez vu les contes, la prit auprès d’elle, et elle prit auprès de cette princesse les teintures de la religion nouvelle. Elle retourna ensuite en Angleterre et y charma tout le monde ; elle avait les manières de France qui plaisent à toutes les nations ; elle chantait bien, elle dansait admirablement : on la mit fille de la reine Catherine d’Arragon, et le roi Henri VIII en devint éperdument amoureux.

Le cardinal de Volsey, son favori et son premier ministre, avait prétendu au pontificat ; et, mal satisfait de l’empereur, qui ne l’avait pas soutenu dans cette prétention, il résolut de s’en venger et d’unir le roi son maître à la France. Il mit dans l’esprit de Henri VIII que son mariage avec la tante de l’Empereur était nul, et lui proposa d’épouser la duchesse d’Alençon, dont le mari venait de mourir. Anne de Boulen, qui avait de l’ambition, regarda ce divorce comme un chemin qui la pouvait conduire au trône. Elle commença à donner au roi d’Angleterre des impressions de la religion de Luther, et engagea le feu roi à favoriser à Rome le divorce de Henri, sur l’espérance du mariage de madame d’Alençon. Le cardinal de Volsey se fit députer en France, sur d’autres prétextes, pour traiter cette affaire ; mais son maître ne put se résoudre à souffrir qu’on en fît seulement la proposition, et il lui envoya un ordre à Calais de ne point parler de ce mariage.

Au retour de France, le cardinal de Volsey fut reçu avec des honneurs pareils à ceux que l’on rendait au roi même : jamais favori n’a porté l’orgueil et la vanité à un si haut point. Il ménagea une entrevue entre les deux rois, qui se fit à Boulogne. François Ier donna la main à Henri VIII, qui ne la voulait point recevoir : ils se traitèrent tour-à-tour avec une magnificence extraordinaire, et se donnèrent des habits pareils à ceux qu’ils avaient fait faire pour eux-mêmes. Je me souviens d’avoir ouï dire que ceux que le feu roi envoya au roi d’Angleterre étaient de satin cramoisi, chamarré en triangle, avec des perles et des diamants ; et la robe de velours blanc brodé d’or. Après avoir été quelques jours à Boulogne, ils allèrent encore à Calais. Anne de Boulen était logée chez Henri VIII, avec le train d’une reine ; et François Ier lui fit les mêmes présents et lui rendit les mêmes honneurs que si elle l’eût été. Enfin, après une passion de neuf années, Henri l’épousa sans attendre la dissolution de son premier mariage, qu’il demandait à Rome depuis long-temps. Le pape prononça les fulminations contre lui avec précipitation ; et Henri en fut tellement irrité, qu’il se déclara chef de la religion, et entraîna toute l’Angleterre dans le malheureux changement où vous la voyez.

Anne de Boulen ne jouit pas long-temps de sa grandeur ; car, lorsqu’elle la croyait plus assurée par la mort de Catherine d’Arragon, un jour qu’elle assistait avec toute la cour à des courses de bagues que faisait le vicomte de Rochefort, son frère, le roi en fut frappé d’une telle jalousie, qu’il quitta brusquement le spectacle, s’en vint à Londres, et laissa ordre d’arrêter la reine, le vicomte de Rochefort et plusieurs autres, qu’il croyait amants ou confidents de cette princesse. Quoique cette jalousie parût née dans ce moment, il y avait déjà quelque temps qu’elle lui avait été inspirée par la vicomtesse de Rochefort, qui, ne pouvant souffrir la liaison étroite de son mari avec la reine, la fit regarder au roi comme une amitié criminelle ; en sorte que ce prince, qui d’ailleurs était amoureux de Jeanne Seimer, ne songea qu’à se défaire d’Anne de Boulen. En moins de trois semaines, il fit faire le procès à cette reine et à son frère, leur fit couper la tête, et épousa Jeanne Seimer. Il eut ensuite plusieurs femmes, qu’il répudia, ou qu’il fit mourir, et entre autres Catherine Havart, dont la comtesse de Rochefort était confidente, et qui eut la tête coupée avec elle. Elle fut ainsi punie des crimes qu’elle avait supposés à Anne de Boulen, et Henri VIII mourut étant devenu d’une grosseur prodigieuse.

Toutes les dames qui étaient présentes au récit de madame la dauphine la remercièrent de les avoir si bien instruites de la cour d’Angleterre, et entre autres madame de Clèves, qui ne put s’empêcher de lui faire encore plusieurs questions sur la reine Élisabeth.

La reine dauphine faisait faire des portraits en petit de toutes les belles personnes de la cour, pour les envoyer à la reine sa mère. Le jour qu’on achevait celui de madame de Clèves, madame la dauphine vint passer l’après-dînée chez elle. M. de Nemours ne manqua pas de s’y trouver : il ne laissait échapper aucune occasion de voir madame de Clèves, sans laisser paraître néanmoins qu’il les cherchât. Elle était si belle, ce jour-là, qu’il en serait devenu amoureux, quand il ne l’aurait pas été : il n’osait pourtant avoir les yeux attachés sur elle pendant qu’on la peignait, et il craignait de laisser trop voir le plaisir qu’il avait à la regarder.

Madame la dauphine demanda à M. de Clèves un petit portrait qu’il avait de sa femme, pour le voir auprès de celui que l’on achevait. Tout le monde dit son sentiment de l’un et de l’autre, et madame de Clèves ordonna au peintre de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que l’on venait d’apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le portrait de la boîte où il était ; et, après y avoir travaillé, il le remit sur la table.

Il y avait long-temps que M. de Nemours souhaitait d’avoir le portrait de madame de Clèves. Lorsqu’il vit celui qui était à M. de Clèves, il ne put résister à l’envie de le dérober à un mari qu’il croyait tendrement aimé ; et il pensa que, parmi tant de personnes qui étaient dans ce même lieu, il ne serait pas soupçonné plutôt qu’un autre.

Madame la dauphine était assise sur le lit, et parlait bas à madame de Clèves, qui était debout devant elle. Madame de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n’était qu’à demi fermé, M. de Nemours, le dos contre la table qui était au pied du lit ; et elle vit que, sans tourner la tête, il prenait adroitement quelque chose sur cette table. Elle n’eut pas de peine à deviner que c’était son portrait, et elle en fut si troublée que madame la dauphine remarqua qu’elle ne l’écoutait pas et lui demanda tout haut ce qu’elle regardait. M. de Nemours se tourna à ces paroles ; il rencontra les yeux de madame de Clèves qui étaient encore attachés sur lui, et il pensa qu’il n’était pas impossible qu’elle eût vu ce qu’il venait de faire.

 
 
Madame de La Fayette
La Princesse de Clèves