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012 Livre Charles Baudelaire Les Paradis artificiels |
UN MANGEUR D’OPIUM |
II CONFESSIONS PRÉLIMINAIRES (cont.) Dans ses années plus mûres, un 15 août, jour de sa naissance, un soir à dix heures, l’auteur a voulu jeter un coup d’œil sur cet asile de ses anciennes misères. À la lueur resplendissante d’un beau salon, il a vu des gens qui prenaient le thé et qui avaient l’air aussi heureux que possible ; étrange contraste avec les ténèbres, le froid, le silence et la désolation de cette même bâtisse, lorsque, dix-huit ans auparavant, elle abritait un étudiant famélique et une petite fille abandonnée. Plus tard il fit quelques efforts pour retrouver la trace de cette pauvre enfant. A-t-elle vécu ? est-elle devenue mère ? Nul renseignement. Il l’aimait comme son associée en misère ; car elle n’était ni jolie, ni agréable, ni même intelligente. Pas d’autre séduction qu’un visage humain, la pure humanité réduite à son expression la plus pauvre. Mais, ainsi que l’a dit, je crois, Robespierre, dans son style de glace ardente, recuit et congelé comme l’abstraction : « L’homme ne voit jamais l’homme sans plaisir ! » Mais qui était et que faisait cet homme, ce locataire aux habitudes si mystérieuses ? C’était un de ces hommes d’affaires, comme il y en a dans toutes les grandes villes, plongés dans des chicanes compliquées, rusant avec la loi, et ayant remisé pour un certain temps leur conscience, en attendant qu’une situation plus prospère leur permette de reprendre l’usage de ce luxe gênant. S’il le voulait, l’auteur pourrait, nous dit-il, nous amuser vivement aux dépens de ce malheureux, et nous raconter des scènes curieuses, des épisodes impayables ; mais il a voulu tout oublier et ne se souvenir que d’une seule chose : c’est que cet homme, si méprisable à d’autres égards, avait toujours été serviable pour lui, et même généreux, autant du moins que cela était en son pouvoir. Excepté le sanctuaire aux paperasses, toutes les chambres étaient à la disposition des deux enfants, qui chaque soir avaient ainsi un vaste choix de logements à leur service, et pouvaient, pour leur nuit, planter leur tente où bon leur semblait. Mais le jeune homme avait une autre amie dont il est temps que nous parlions. Je voudrais, pour raconter dignement cet épisode, dérober, pour ainsi dire, une plume à l’aile d’un ange, tant ce tableau m’apparaît chaste, plein de candeur, de grâce et de miséricorde. « De tout temps, dit l’auteur, je m’étais fait gloire de converser familièrement, more socratico, avec tous les êtres humains, hommes, femmes et enfants, que le hasard pouvait jeter dans mon chemin ; habitude favorable à la connaissance de la nature humaine, aux bons sentiments et à la franchise d’allures qui conviennent à un homme voulant mériter le titre de philosophe. Car le philosophe ne doit pas voir avec les yeux de cette pauvre créature bornée qui s’intitule elle même l’homme du monde, remplie de préjugés étroits et égoïstiques, mais doit au contraire se regarder comme un être vraiment catholique, en communion et relations égales avec tout ce qui est en haut et tout ce qui est en bas, avec les gens instruits, et les gens non éduqués, avec les coupables comme avec les innocents. » Plus tard, parmi les jouissances octroyées par le généreux opium, nous verrons se reproduire cet esprit de charité et de fraternité universelles, mais activé et augmenté par le génie particulier de l’ivresse. Dans les rues de Londres, plus encore que dans le pays de Galles, l’étudiant émancipé était donc une espèce de péripatéticien, un philosophe de la rue, méditant sans cesse à travers le tourbillon de la grande cité. L’épisode en question peut paraître un peu étrange dans les pages anglaises, car on sait que la littérature britannique pousse la chasteté jusqu’à la pruderie ; mais, ce qui est certain, c’est que le même sujet, effleuré seulement par une plume française, aurait rapidement tourné au shocking, tandis qu’ici il n’y a que grâce et décence. Pour tout dire en deux mots, notre vagabond s’était lié d’une amitié platonique avec une péripatéticienne de l’amour. Ann n’est pas une de ces beautés hardies, éblouissantes, dont les yeux de démon luisent à travers le brouillard, et qui se font une auréole de leur effronterie. Ann est une créature toute simple, tout ordinaire, dépouillée, abandonnée comme tant d’autres, et réduite à l’abjection par la trahison. Mais elle est revêtue de cette grâce innommable, de cette grâce de la faiblesse et de la bonté, que Goethe savait répandre sur toutes les femelles de son cerveau, et qui a fait de sa petite Marguerite aux mains rouges une créature immortelle. Que de fois, à travers leurs monotones pérégrinations dans l’interminable Oxford-street, à travers le fourmillement de la grande ville regorgeante d’activité, l’étudiant famélique a-t-il exhorté sa malheureuse amie à implorer le secours d’un magistrat contre le misérable qui l’avait dépouillée, lui offrant de l’appuyer de son témoignage et de son éloquence ! Ann était encore plus jeune que lui, elle n’avait que seize ans. Combien de fois le protégea-t-elle contre les officiers de police qui voulaient l’expulser des portes où il s’abritait ! Une fois elle fit plus, la pauvre abandonnée : elle et son ami s’étaient assis dans Soho-square, sur les degrés d’une maison devant laquelle depuis lors, avoue-t-il, il n’a jamais pu passer sans se sentir le cœur comprimé par la griffe du souvenir, et sans faire un acte de grâces intérieur à la mémoire de cette déplorable et généreuse jeune fille. Ce jour-là, il s’était senti plus faible encore et plus malade que de coutume ; mais, à peine assis, il lui sembla que son mal empirait. Il avait appuyé sa tête contre le sein de sa sœur d’infortune, et, tout d’un coup, il s’échappa de ses bras et tomba à la renverse sur les degrés de la porte. Sans un stimulant vigoureux, c’en était fait de lui, ou du moins il serait tombé pour jamais dans un état de faiblesse irrémédiable. Et dans cette crise de sa destinée, ce fut la créature perdue qui lui tendit la main de salut, elle qui n’avait connu le monde que par l’outrage et l’injustice. Elle poussa un cri de terreur, et, sans perdre une seconde, elle courut dans Oxford-street, d’où elle revint presque aussitôt avec un verre de porto épicé, dont l’action réparatrice fut merveilleuse sur un estomac vide qui n’aurait pu d’ailleurs supporter aucune nourriture solide. « Ô ma jeune bienfaitrice ! combien de fois, dans les années postérieures, jeté dans des lieux solitaires, et rêvant de toi avec un cœur plein de tristesse et de véritable amour, combien de fois ai-je souhaité que la bénédiction d’un cœur oppressé par la reconnaissance eût cette prérogative et cette puissance surnaturelles que les anciens attribuaient à la malédiction d’un père poursuivant son objet avec la rigueur indéfectible d’une fatalité ! — que ma gratitude pût, elle aussi, recevoir du ciel la faculté de te poursuivre, de te hanter, de te guetter, de te surprendre, de t’atteindre jusque dans les ténèbres épaisses d’un bouge de Londres, ou même, s’il était possible, dans les ténèbres du tombeau, pour te réveiller avec un message authentique de paix, de pardon et de finale réconciliation ! » Pour sentir de cette façon, il faut avoir souffert beaucoup, il faut être un de ces cœurs que le malheur ouvre et amollit, au contraire de ceux qu’il ferme et durcit. Le Bédouin de la civilisation apprend dans le Sahara des grandes villes bien des motifs d’attendrissement qu’ignore l’homme dont la sensibilité est bornée par le home et la famille. Il y a dans le barathrum des capitales, comme dans le Désert, quelque chose qui fortifie et qui façonne le cœur de l’homme, qui le fortifie d’une autre manière, quand il ne le déprave pas et ne l’affaiblit pas jusqu’à l’abjection et jusqu’au suicide. Un jour, peu de temps après cet accident, il fit dans Albemarle-street la rencontre d’un ancien ami de son père, qui le reconnut à son air de famille ; il répondit à toutes ses questions avec candeur, ne lui cacha rien, mais exigea de lui sa parole qu’il ne le livrerait pas à ses tuteurs. Enfin il lui donna son adresse chez son hôte, le singulier attorney. Le jour suivant, il recevait dans une lettre, que celui-ci lui remettait fidèlement, une bank-note de dix livres. Le lecteur peut s’étonner que le jeune homme n’ait pas cherché dès le principe un remède contre la misère, soit dans un travail régulier, soit en demandant assistance aux anciens amis de sa famille. Quant à cette dernière ressource, il y avait danger évident à s’en servir. Les tuteurs pouvaient être avertis, et la loi leur donnait tout pouvoir pour ramener de force le jeune homme dans l’école qu’il avait fuie. Or, une énergie qui se rencontre souvent dans les caractères les plus féminins et les plus sensibles, lui donnait le courage de supporter toutes les privations et tous les dangers plutôt que de risquer une aussi humiliante éventualité. D’ailleurs, où les trouver, ces amis de son père mort il y avait alors dix ans, amis dont il avait oublié les noms, pour la plupart du moins ? Quant au travail, il est certain qu’il aurait pu trouver une rémunération passable dans la correction des épreuves de grec, et qu’il se sentait très-capable de remplir ces fonctions d’une manière exemplaire ; mais encore, comment s’ingénier pour se faire présenter à un éditeur honorable ? Enfin, pour tout dire, il avoue qu’il ne lui était jamais entré dans la pensée que le travail littéraire pût devenir pour lui la source d’un profit quelconque. Il n’avait jamais, pour sortir de sa déplorable situation, caressé qu’un seul expédient, celui d’emprunter de l’argent sur la fortune qu’il avait le droit d’attendre. Enfin, il était parvenu à faire la connaissance de quelques juifs, que l’attorney en question servait dans leurs affaires ténébreuses. Leur prouver qu’il avait de réelles espérances, là n’était pas le difficile, ses assertions pouvant être vérifiées avec le testament de son père aux Doctors’ commons. Mais restait une question absolument imprévue pour lui, celle de l’identité de personne. Il exhiba alors quelques lettres que de jeunes amis, entre autres le comte de…, et même son père le marquis de…, lui avaient écrites pendant qu’il habitait le pays de Galles, et qu’il portait toujours dans sa poche. Les juifs daignèrent enfin promettre deux ou trois cents livres, à la condition que le jeune comte de… (qui, par parenthèse, n’était guère plus âgé que lui), consentirait à en garantir le remboursement à l’époque de leur majorité. On devine que le but du prêteur n’était pas seulement de tirer un profit quelconque d’une affaire, fort minime après tout pour lui, mais d’entrer en relations avec le jeune comte, dont il connaissait l’immense fortune à venir. Aussi, à peine ses dix livres reçues, notre jeune vagabond se prépare-t-il à partir pour Eton. Trois livres à peu près sont laissées au futur prêteur pour payer les actes à rédiger ; quelque argent est aussi donné à l’attorney pour l’indemniser de son hospitalité sans meubles ; quinze schillings sont employés à faire un peu de toilette (quelle toilette !) ; enfin la pauvre Ann a aussi sa part dans cette bonne fortune. Par une sombre soirée d’hiver il se dirige vers Piccadilly, accompagné de la pauvre fille, avec intention de descendre jusqu’à Salt-Hill avec la malle de Bristol. Comme ils ont encore du temps devant eux, ils entrent dans Golden-square et s’asseyent au coin de Sherrard-street, pour éviter le tumulte et les lumières de Piccadilly. Il lui avait bien promis de ne pas l’oublier et de lui venir en aide aussitôt que cela lui serait possible. En vérité c’était là un devoir, et même un devoir impérieux, et il sentait dans ce moment sa tendresse pour cette sœur de hasard multipliée par la pitié que lui inspirait son extrême abattement. Malgré toutes les atteintes que sa santé avait reçues, il était, lui, comparativement joyeux et même plein d’espérances, tandis que Ann était mortellement triste. Au moment des adieux, elle lui jeta ses bras autour du cou, et se mit à pleurer sans prononcer une seule parole. Il espérait revenir au plus tard dans une semaine, et il fut convenu entre eux qu’à partir du cinquième soir, et chaque soir suivant, elle viendrait l’attendre à six heures au bas de Great-Titchfieldstreet, qui était comme leur port habituel et leur lieu de repos dans la grande Méditerranée d’Oxford-street. Il croyait ainsi avoir bien pris toutes ses précautions pour la retrouver ; il n’en avait oublié qu’une seule : Ann ne lui avait jamais dit son nom de famille, ou, si elle le lui avait dit, il l’avait oublié comme chose de peu d’importance. Les femmes galantes à grandes prétentions, grandes liseuses de romans, se font appeler volontiers miss Douglas, miss Montaguë, etc., mais les plus humbles parmi ces pauvres filles ne se font connaître que par leur nom de baptême, Mary, Jane, Frances, etc. D’ailleurs Ann était en ce moment affligée d’un rhume et d’un enrouement violents, et tout occupé dans ce moment suprême à la réconforter de bonnes paroles et à lui conseiller de bien prendre garde à son rhume, il oublia totalement de lui demander son second nom, qui était le moyen le plus sûr de retrouver sa trace au cas d’un rendez-vous manqué ou d’une interruption prolongée dans leurs rapports. J’abrège vivement les détails du voyage, qui n’est illustré que par la tendresse et la charité d’un gros sommelier, sur la poitrine et dans les bras duquel notre héros, assoupi par sa faiblesse et par le roulis de la voiture, s’endort comme sur un sein de nourrice, — et par un long sommeil en plein air entre Slough et Eton ; car il avait été obligé de revenir à pied sur ses pas, s’étant brusquement réveillé dans les bras de son voisin, après avoir dépassé sans le savoir Salt-Hill de six ou sept milles. Arrivé au but du voyage, il apprend que le jeune lord n’est plus à Eton. En désespoir de cause, il demande à déjeuner à lord D…, autre ancien camarade, avec lequel pourtant sa liaison était beaucoup moins intime. C’était la première bonne table à laquelle il lui fut permis de s’asseoir depuis bien des mois, et cependant il ne put toucher à rien. À Londres déjà, le jour même où il avait reçu sa bank-note, il avait acheté deux petits pains dans la boutique d’un boulanger, et cette boutique, il la dévorait des yeux depuis deux mois ou six semaines avec une intensité de désir dont le souvenir lui était presque une humiliation. Mais le pain tant désiré l’avait rendu malade, et pendant plusieurs semaines encore il lui fut impossible de toucher sans danger à un mets quelconque. Au milieu même du luxe et du comfort, l’appétit avait disparu. Quand il eut expliqué à lord D… la situation lamentable de son estomac, celui-ci fit demander du vin, ce qui fut une grande joie. — Quant à l’objet réel du voyage, le service qu’il se proposait de demander au comte de…, et qu’il demande à son défaut à lord D…, il ne peut l’obtenir absolument, c’est-à-dire que celui-ci, ne voulant pas le mortifier par un complet refus, consent à donner sa garantie, mais dans de certains termes et à de certaines conditions. Réconforté par cette moitié de succès, il rentre dans Londres, après trois jours d’absence, et retourne chez ses amis les juifs. Malheureusement, les prêteurs d’argent refusent d’accepter les conditions de lord D…, et son épouvantable existence aurait pu recommencer, avec plus de danger cette fois, si au début de cette nouvelle crise, par un hasard qu’il ne nous explique pas, une ouverture ne lui avait été faite de la part de ses tuteurs, et si une pleine réconciliation n’avait pas changé sa vie. Il quitte Londres en toute hâte, et enfin, au bout de quelque temps, se rend à l’université. Ce ne fut que plusieurs mois plus tard qu’il put revoir le théâtre de ses souffrances de jeunesse. Mais la pauvre Ann, qu’en est-il advenu ? Chaque soir, il l’a cherchée ; chaque soir il l’a attendue au coin de Titchfield-street. Il s’est enquis d’elle auprès de tous ceux qui pouvaient la connaître ; pendant les dernières heures de son séjour à Londres il a mis en œuvre, pour la retrouver, tous les moyens à sa disposition. Il connaissait la rue où elle logeait, mais non la maison ; d’ailleurs il croyait vaguement se rappeler qu’avant leurs adieux elle avait été obligée de fuir la brutalité de son hôtelier. Parmi les gens auxquels il s’adressait, les uns à l’ardeur de ses questions, jugeaient les motifs de sa recherche déshonnêtes et ne répondaient que par le rire ; d’autres, croyant qu’il était en quête d’une fille qui lui avait volé quelque bagatelle, étaient naturellement peu disposés à se faire dénonciateurs. Enfin, avant de quitter Londres définitivement, il a laissé sa future adresse à une personne qui connaissait Ann de vue, et cependant il n’en a plus jamais entendu parler. Ç’a été parmi les troubles de la vie sa plus lourde affliction. Notez que l’homme qui parle ainsi est un homme grave, aussi recommandable par la spiritualité de ses mœurs que par la hauteur de ses écrits. « Si elle a vécu, nous avons dû souvent nous chercher mutuellement à travers l’immense labyrinthe de Londres ; peut-être à quelques pas l’un de l’autre, distance suffisante, dans une rue de Londres, pour créer une séparation éternelle ! Pendant quelques années, j’ai espéré qu’elle vivait, et je crois bien que dans mes différentes excursions à Londres j’ai examiné plusieurs milliers de visages féminins, dans l’espérance de rencontrer le sien. Si je la voyais une seconde, je la reconnaîtrais entre mille ; car, bien qu’elle ne fût pas jolie, elle avait l’expression douce, avec une allure de tête particulièrement gracieuse. Je l’ai cherchée, dis-je, avec espoir. Oui, pendant des années ! mais maintenant je craindrais de la voir ; et ce terrible rhume, qui m’effrayait tant quand nous nous quittâmes, fait aujourd’hui ma consolation. Je ne désire plus la voir, mais je rêve d’elle, et non sans plaisir, comme d’une personne étendue depuis longtemps dans le tombeau, — dans le tombeau d’une Madeleine, j’aimerais à le croire, — enlevée à ce monde avant que l’outrage et la barbarie n’aient maculé et défiguré sa nature ingénue, ou que la brutalité des chenapans n’ait complété la ruine de celle à qui ils avaient porté les premiers coups. « Ainsi donc, Oxford-street, marâtre au cœur de pierre, toi qui as écouté les soupirs des orphelins et bu les larmes des enfants, j’étais enfin délivré de toi ! Le temps était venu où je ne serais plus condamné à arpenter douloureusement tes interminables trottoirs, à m’agiter dans d’affreux rêves ou dans une insomnie affamée ! Ann et moi, nous avons eu nos successeurs trop nombreux qui ont foulé les traces de nos pas ; héritiers de nos calamités, d’autres orphelins ont soupiré ; des larmes ont été versées par d’autres enfants ; et toi, Oxford-street, tu as depuis lors répété l’écho des gémissements de cœurs innombrables. Mais pour moi la tempête à laquelle j’avais survécu semblait avoir été le gage d’une belle saison prolongée… » Ann a-t-elle tout à fait disparu ? Oh ! non ! nous la reverrons dans les mondes de l’opium ; fantôme étrange et transfiguré, elle surgira lentement dans la fumée du souvenir, comme le génie des Mille et une Nuits dans les vapeurs de la bouteille. Quant au mangeur d’opium, les douleurs de l’enfance ont jeté en lui des racines profondes qui deviendront arbres, et ces arbres jetteront sur tous les objets de la vie leur ombrage funèbre. Mais ces douleurs nouvelles, dont les dernières pages de la partie biographique nous donnent le pressentiment, seront supportées avec courage, avec la fermeté d’un esprit mûr, et grandement allégées par la sympathie la plus profonde et la plus tendre. Ces pages contiennent l’invocation la plus noble et les actions de grâces les plus tendres à une compagne courageuse, toujours assise au chevet où repose ce cerveau hanté par les Euménides. L’Oreste de l’opium a trouvé son Électre, qui pendant des années a essuyé sur son front les sueurs de l’angoisse et rafraîchi ses lèvres parcheminées par la fièvre. « Car tu fus mon Électre, chère compagne de mes années postérieures ! et tu n’as pas voulu que l’épouse anglaise fût vaincue par la sœur grecque en noblesse d’esprit non plus qu’en affection patiente ! » Autrefois, dans ses misères de jeune homme, tout en rôdant dans Oxford-street, dans les nuits pleines de lune, il plongeait souvent ses regards (et c’était sa pauvre consolation) dans les avenues qui traversent le cœur de Mary-le-bone et qui conduisent jusqu’à la campagne ; et, voyageant en pensée sur ces longues perspectives coupées de lumière et d’ombre, il se disait : « Voilà la route vers le nord, voilà la route vers…, et si j’avais les ailes de la tourterelle, c’est par là que je prendrais mon vol pour aller chercher du réconfort ! » Homme, comme tous les hommes, aveugle dans ses désirs ! Car c’était là-bas, au nord, en cet endroit même, dans cette même vallée, dans cette maison tant désirée, qu’il devait trouver ses nouvelles souffrances et toute une compagnie de cruels fantômes. Mais là aussi demeure l’Électre aux bontés réparatrices, et maintenant encore, quand, homme solitaire et pensif, il arpente l’immense Londres, le cœur serré par des chagrins innommables qui réclament le doux baume de l’affection domestique, en regardant les rues qui s’élancent d’Oxford-street vers le nord, et en songeant à l’Électre bien-aimée qui l’attend dans cette même vallée, dans cette même maison, l’homme s’écrie, comme autrefois l’enfant : Oh ! si j’avais les ailes de la tourterelle, c’est par là que je m’envolerais pour aller chercher la consolation ! » Le prologue est fini, et je puis promettre au lecteur sans crainte de mentir, que le rideau ne se relèvera que sur la plus étonnante, la plus compliquée et la plus splendide vision qu’ait jamais allumée sur la neige du papier le fragile outil du littérateur. 1) Peut-être la dame aux dix guinées. |
Charles Baudelaire Les Paradis artificiels |