![]() |
009 Livre Audio Arthur Rimbaud Une saison en enfer |
Matin |
N’eus-je pas une fois une jeunesse aimable,
héroïque, fabuleuse, à écrire sur des
feuilles d’or, — trop de chance ! Par quel
crime, par quelle erreur, ai-je mérité ma
faiblesse actuelle ? Vous qui prétendez que
des bêtes poussent des sanglots de chagrin,
que des malades désespèrent, que des morts
rêvent mal, tâchez de raconter ma chute et
mon sommeil. Moi, je ne puis pas plus
m’expliquer que le mendiant avec ses
continuels Pater et Ave Maria. Je ne sais
plus parler ! Pourtant, aujourd’hui, je crois avoir fini la relation de mon enfer. C’était bien l’enfer ; l’ancien, celui dont le fils de l’homme ouvrit les portes. Du même désert, à la même nuit, toujours mes yeux las se réveillent à l’étoile d’argent, toujours, sans que s’émeuvent les Rois de la vie, les trois mages, le cœur, l’âme, l’esprit. Quand irons-nous, par delà les grèves et les monts, saluer la naissance du travail nouveau, la sagesse nouvelle, la fuite des tyrans et des démons, la fin de la superstition, adorer — les premiers ! — Noël sur la terre ! Le chant des cieux, la marche des peuples ! Esclaves, ne maudissons pas la vie. |
Arthur Rimbaud Une saison en enfer |